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[quote="Kara"][size=18]L[/size]a chasse lui avait à peine calmé les nerfs. Cela suffisait pourtant, habituellement. Ses pisteurs avaient décelé deux jours auparavant des traces qui ne dataient que de quelques heures. Lançant ses meilleurs limiers sur le champ sur cette piste, il avait entraîné à sa suite, le plus gros de ses hommes dans l’entreprise. La traque avait duré de nombreuses heures, deux nuits s’étaient même écoulées ne laissant que peu de répit à la proie. Une si longue poursuite était fort inhabituelle. L’endurance et l’intelligence de son gibier avaient rendu la chasse encore plus intéressante. À de nombreuses reprises, leur proie avait failli leur échapper. Rompu à cet exercice, Argor avait alors relancé ses pisteurs en quête d’indices leur permettant de retrouver la piste. Le savoir-faire de ses limiers mais aussi la chance leur avait permis de reprendre la chasse. À sa grande joie, à l’apogée de l’astre solaire de cette nouvelle journée, sa proie s’était enfin retrouvée cernée de toute part. Encore quelques heures auparavant, il l’avait découverte tenue en respect par les lames de ses hommes. De plus, deux d’entre eux l’avaient mise en joue de leurs arcs longs, prêts à tirer à la moindre tentative hostile de la part de celle-ci. À bas de sa monture, un sourire satisfait aux lèvres, leur seigneur avait sorti son épée du fourreau. Ayant détaillé la chose recroquevillée à terre, il avait été ravi de constater la détresse dans ses yeux. Son plumage, un mélange de bleu nuit, de bleu azur et de jaune avait été malmené. À cet instant, il était sale et hirsute, conséquence de la longue traque. De nombreuses plumes ensanglantées gisaient au sol, vestiges très certainement d’une lutte. Ayant senti sa fin inéluctable à l’approche d’Argor, une certaine fierté l’avait fait se redresser maladroitement face à son bourreau. Ce dernier avait alors calmé d’un geste autoritaire la nervosité que cela avait provoqué chez ses hommes. Scrutant toujours la femme, il avait pu constater qu’une de ses ailes pendait lamentablement à son côté car perforée par une flèche, du sang écarlate s’écoulant de la blessure. Arrivé à la distance convenable, Argor avait planté son épée dans le ventre de l’aérienne résignée qui n’avait émis aucun son en mourant. Ayant retiré sa lame rougie de sang, il l’avait essuyé avant de la remettre au fourreau. Argor s’était alors exclamé : [i]« Ce fut une bonne chasse ! Ce soir, vous aurez droit à une ration de bière pour fêter ça ! - Oh, grâce vous en sois rendu seigneur. »[/i] Avaient répondu ses hommes en cœur. Et la troupe s’était remise en selle, abandonnant aux charognards l’objet de leur chasse. [size=18]M[/size]ais maintenant son plaisir s’était dissipé et de nouveau, il se sentait agacé. Pourquoi ? Simplement parce que trop de choses le tourmentaient depuis son départ de chez lui. Quitter sa citadelle à cette époque de l’année lui déplaisait considérablement. Mais de plus, son absence risquait de s’éterniser. Bien sûr, il avait déjà quitté son domaine quelques semaines, ne s’éloignant de ses terres que le temps nécessaire à ses obligations de seigneur. Mais cette fois-ci, il ne savait combien de temps son absence durerait. Le chemin serait long jusqu’à Istalis. Lorsque son oncle Margar l’avait fait quérir par l’entremise d’un mathalys, il n’avait pu se résoudre à décliner la demande. Le frère de son père, même au crépuscule de sa vie, avait encore un certain pouvoir jusqu’à Pampre. Argor pensait ne pas le craindre, pourtant il n’osait aller contre ses volontés. Mais que lui voulait-il donc ? Quelle nouvelle si importante méritait qu’il mette des mois à parvenir jusqu’à Istalis ? Le message avait volontairement été vague car malgré l’efficacité des télépathes, Margar n’avait jamais pu se fier complètement à eux. Pourtant, il avait été clair sur le fait que la présence de son neveu était indispensable et ce, dans les plus brefs délais. Argor avait alors décidé de faire route avec une compagnie de ses meilleurs soldats, comptant parmi eux son bras droit et meilleur ami, Ménaris. Une question lui vint alors : Mais que faire de Kara ? À chacun de ses voyages, il l’enfermait, la laissant à la surveillance d’une gardienne du temple. Mais cette fois-ci, il ne pourrait supporter de se séparer d’elle si longtemps. Sa décision de l’emmener avait été prise rapidement. Le plus dur avait été de la faire admettre à son ami. À leur départ, un froid s’était glissé entre eux à cause de cela. Kara avait été depuis toujours sujet de discorde entre eux, mais cette fois-ci, la dispute avait été très loin, trop loin sûrement. Jamais ils n’avaient eu à en venir aux mains. Argor regrettait la complicité qui les liait depuis leur enfance. Son ami n’avait même pas voulu le suivre dans sa chasse comme il le faisait toujours. C’était peut-être pour cela que la mise à mort l’avait à peine diverti. Il devait avoir une explication avec lui afin de renouer avec Ménaris. Fouettant son cheval, il accéléra l’allure tout à coup, pressé de rejoindre le campement. [size=18]A[/size]près des lieux de chevauchées, Argor suivi de ses hommes pénétra dans le camp. Tout était calme. Les sentinelles n’avaient rien eu d’autre à faire qu’affûter leurs épées. Se laissant glisser à bas de sa monture, Argor s’étira le dos de soulagement. Les années commençaient timidement à faire leur effet sur lui. Dans sa cinquantième année, il gardait toutefois une très belle allure. Ses cheveux longs à hauteur d’épaule encadraient un visage à peine marqué de quelques rides dont les yeux émeraude brillaient parfois d’éclats métalliques. Son entraînement quotidien à l’épée avait fait de lui une lame très habile mais aussi contribué à sculpter son corps et sa belle musculature, apparente sous son pourpoint noir faisait encore frémir les jeunes damoiselles. Interpellant un soldat près de lui, Argor demanda : [i]« Canaen, sais-tu où se trouve ton capitaine ? - Oui Seigneur, il se repose sous sa tente. » Avait répondu le soldat en baissant les yeux. - Pourquoi ma question te rend si nerveux, Canaen ? - Pardon, Seigneur, je ne sais comment vous dire cela ? - Quoi donc ? Parle ! - Le capitaine,...il est entré sous sa tente,...il y a bien deux heures avec ... - Avec ? Avec quelqu’un ? Qui ? Kara ? Où est-elle ? »[/i]Bouillant d’un nouvel accès de rage, Argor n’attendit pas la réponse et se rua vers la tente du capitaine. Ouvrant violemment le rideau de la tente, sa colère s’évanouit immédiatement à la scène dévastée. De nombreux objets parsemaient le tapis au sol et là, au milieu, gisait le corps d’un soldat qui lui tournait le dos. S’agenouillant à côté de ce dernier, Argor le retourna délicatement vers lui. Une épée était empalée dans le corps de son ami. Des larmes de douleur perlèrent à ses yeux qui brillaient d’un éclat vengeur. [i]« NOOOOOOOOOOONNNN ! »[/i] Hurla-t-il d’une voix brisée par le chagrin. Aussitôt, trois soldats dont Canæn entrèrent dans la tente, découvrant à leur tour le triste spectacle. Leur seigneur, en larmes, tenait dans ses bras leur capitaine comme l’on tiendrait un enfant que l’on voudrait consoler. [i]« Où est Kara ? »[/i] Finit-il par dire dans un souffle. D’un geste de tête de Canæn, les deux autres soldats sortirent à la recherche de l’atrewlienne, annonçant la macabre nouvelle aux hommes. Canæn, n’osant pas laisser son seigneur inspecta alors la tente. [i]« Seigneur Argor ! Regardez, là, une ouverture a été faite. »[/i]Le maître ne voulant pas lâcher son ami se contenta de lever les yeux en direction de Canæn et vit ce dernier écarter les pans de la toile déchirée. À cet instant, un soldat rentra haletant dans la tente. [i]« Nous avons tout inspecté, Seigneur. Nous ne trouvons Kara nulle part. - Qu’on lance les pisteurs, je veux qu’on la retrouve et ... vivante ...» [/i]Ajouta-t-il. Il lâcha enfin le corps du capitaine presque à regret et retira l’épée. [i]« Portez-le sur son lit, que deux hommes le préparent pour son dernier voyage. Qu’on le veille, jusqu’à mon retour… »[/i][/quote]
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Revue du sujet
Kara
Posté le: Dim Aoû 03, 2008 4:20 pm
Sujet du message:
L’épuisement avait emporté Kara dans un sommeil sans rêves. Elle s’était à peine endormie, lui semblait-il, que déjà son ami remuait. Avec l’aube déjà levée, les questions repoussées dans un coin de sa conscience s’imposaient de nouveau cruellement à elle. Mais il n’était pas encore l’heure, pour l’instant, seule la santé de son compagnon l’inquiétait. Ouvrant les yeux, elle découvrit le blessé, debout, malgré le terrible traitement qui lui avait été infligé la veille, précautionneux dans ses mouvements, aussi bien pour ne pas l’éveiller que pour atténuer des mouvements douloureux. Le soulagement qu’elle en éprouva la tira définitivement du sommeil. Elle le salua d’un timide sourire, simplement heureuse de le voir. Les traits de celui-ci, souriants en retour, laissaient toutefois entrevoir la souffrance qu’il devait supporter. Le courage de son ami l’enveloppa, lui redonnant force. Quand à elle, tous ses muscles étaient endoloris ce matin, toutefois elle n’émit pas la moindre plainte et s’interdit la moindre grimace. C’était le minimum qu’elle pouvait faire pour Maej’tei. Enterrant minutieusement les restes du feu qui avait crépité toute la nuit et qui s’était finalement éteint sur le matin, elle s’était surprise à repenser à ses anciennes tâches auprès d’Argor. Il y avait encore si peu de temps, pourtant il lui semblait qu’une éternité s’était passée. Depuis lors, des évènements dramatiques avaient eu lieu rendant tout retour impossible. De toute manière, elle n’était plus la même. Si un retour avait été envisageable, maintenant quelle avait découvert cette nouvelle vie, elle se rendait compte qu’elle ne voulait plus de l’ancienne. Pour la première fois de son existence, elle avait osé se révolter. Elle avait encore tué. Elle ne savait pas comment, mais elle était responsable. C’était indéniable. La différence cette fois-ci, elle l’avait fait pour sauver une vie, celle de Maej’tei, ce jeune homme aux cheveux émeraude qui se tenait les côtes tout en lui souriant, son ami, le premier mais aussi le seul.
« Vous ne méritez pas plus que moi de mourir. »
Les mots de Maej’tei résonnaient encore. La mort des deux brutes lui paraissait juste, la seule chose qui avait été à faire. Les regrets d’avoir ôté de nouveau la vie étaient pourtant encore présents, mais la culpabilité ne l’écrasait pas cette fois-ci. Était-elle devenue un tel monstre que tuer ne lui faisait déjà plus rien ? Chassant ces dernières pensées pour l’instant, l’atrewlienne se mit en quête de quelques baies pour le petit déjeuner et réussit à en trouver suffisamment pour eux deux. Après s’être restaurés et désaltérés, ils étaient tombés d’accord sur le fait qu’ils ne devaient pas rester ici. Connaissant Argor, Kara se doutait qu’il enverrait s’enquérir de la disparition de deux de ses soldats dont les dépouilles, bien exposées au milieu des flots, ne manqueraient pas d’attirer très vite les charognards ainsi que d’autres soldats. La prudence leur commandait de partir au plus vite et de s’éloigner autant que possible de la rivière. Se mettre en route fut un acte difficile pour Kara. Une sorte de regret mêlé de tristesse l’envahissait à mesure que ses pas s’éloignaient du cours d’eau.
Je reviendrais.
Ne put-elle pas s’empêcher de penser en s’adressant aux esprits des eaux.
Nous t’attendrons, enfant des eaux.
Nous t’attendrons, enfant des eaux.
Une longue matinée de marche commença alors. Errants et perdus, les deux compagnons ne savaient plus où se diriger. Comment allaient-ils pouvoir retrouver et aider l’ami de Maej’tei alors qu’ils étaient eux-mêmes perdus. De plus, si Rynn était bien entre les mains de son ancien seigneur, que pouvaient-ils faire ? Ils n’avaient aucune chance, faibles comme ils étaient. Se concentrant sur sa marche, Kara laissa le flot de ses pensées se taire jusqu’à ce qu’il ne reste que les mots d’avertissement sur le sol irrégulier et les racines cachées. Son esprit vidé, elle progressait mécaniquement jusqu’à ce qu’un buisson révèle un chemin. La surprise et l’inquiétude se lisaient sur son visage.
Quel choix faire ? Faire demi-tour au risque de retomber sur les séides d’Argor ? Ou suivre ce chemin sans savoir vers quels nouveaux dangers, il risquait de les amener ? Effrayée par les rencontres que ce sentier provoquerait tôt ou tard, Kara hésitait. Maej’tei semblait plus sûr de lui. Il s’était déjà porté en avant de quelques pas encourageant la jeune femme à le suivre. Faire demi-tour maintenant n’était pas réellement une option. L’atrewlienne se décida finalement à suivre son compagnon sans mots dire. Les sens aux aguets, elle portait son regard à droite et gauche. Le sentier sinueux et peu emprunté était parsemé de fougères qui effleuraient les mains de la jeune femme. Surpris par les deux compagnons, quelques mammifères détalaient aussitôt devant eux. L’inquiétude de la jeune femme s’apaisa au fur et à mesure de leur avancée. Puis, les fougères se firent moins fréquentes progressivement sans que cela soit notablement remarqué. Le sentier s’élargit subtilement facilitant davantage la marche des deux amis. Le soleil était haut dans le ciel quand la jeune femme se rendit compte que le sentier abandonné s’était transformé en chemin usité. L’inquiétude lui vrillait les entrailles, dissimulant sa faim. Qu’allaient-ils trouver au bout de ce chemin ?
« Là, regarde ! » s’exclama Maej’tei.
« Une cabane. »
Suivant des yeux la direction donnée par le jeune homme, Kara découvrit cachée parmi les arbres un peu à l’écart du chemin une petite cabane rustique faite de rondins de bois. Déjà l’agélien s’était porté vers la cabane, ne laissant pas à sa compagne le temps de lui dire d’être prudent. Il disparut de sa vue après avoir poussé la porte. Pressant le pas, elle s’engouffra à son tour dans la maison forestière. À l’intérieur, il n’y avait que Maej’tei laissant Kara souffler de soulagement. La cabane n’était constituée que d’une seule pièce. Au centre, une table grossièrement taillée accompagnée d’un billot de bois servant sans doute de chaise. Derrière la table, une cheminée de pierre dont la hotte était décorée de toutes sortes d’herbes séchées et dont l’âtre était occupé par un trépied auquel était suspendue une marmite vide au-dessus d’un tas de bois prêt à s’enflammer. À droite de la cheminée, une peau de bête recouvrait une couche sommaire. Au pied du lit, il y avait un petit tas de bûches sèches accompagnées de petit bois pour l’alimentation du foyer ainsi qu’une grosse malle de bois. Une hache était plantée dans la plus grosse bûche. À l’opposé du lit, se dressait sur toute la largeur du mur, un bahut éclairé par une large fenêtre et encombré de sculptures de bois, véritable travail d’artiste ainsi que de divers petits instruments de sculpteurs. Un petit tabouret permettait à l’occupant des lieux de travailler à son art bien installé. De chaque côté de la porte, pendaient un grand nombre de viandes séchées ainsi que toutes sortes de fruits secs. La cabane n’était pas abandonnée, tout au contraire.
« Nous devons repartir Maej’tei, avant que celui qui habite ici ne nous trouve. Je ne crois pas qu’il aimerait nous découvrir chez lui. »
L’agélien s’apprêtait à répondre à la jeune femme lorsque ses traits se saisirent de surprise. Kara ressentit un picotement entre ses épaules. Elle se retourna si lentement que l’on aurait dit que le temps s’était ralenti et découvrit un homme qui la dépassait de deux têtes au moins. Le nouveau venu était sans nul doute le propriétaire des lieux. Sa stature impressionnante faisait paraître Maej’tei tel un enfant à côté de lui. Habillé de peaux, des cheveux noirs, en bataille et une barbe poivre et sel, hirsute le rendaient effrayant telle une bête sortie de la forêt. Kara recula d’un pas puis de deux pour finir par sentir Maej’tei tout contre elle, son souffle sur la peau. Le géant entra et ferma la porte. Il abattit sur la table les prises de ses collets, deux lapins bien dodus. Il s’approcha de la table et s’affaissa sur le billot qui lui servait de chaise. Sortant un couteau plus grand de trois fois sa paume déjà bien large, il fit une entaille sur la peau du premier lapin et trancha dans la chair afin d’ôter la fourrure. Il répéta l’opération sans un mot sur le deuxième lapin très rapidement. Le couteau allait et venait avec agilité entre ses doigts. Il entreprit ensuite de découper ses deux prises. Son habileté fit frémir Kara. Elle avait les yeux fixés sur le couteau. Si cet homme décidait de s’en servir contre eux, ils n’auraient aucune chance. Étrangement, il ne leur prêtait pas plus d’attention que de vulgaires insectes. Une fois sa tâche achevée, il se releva brusquement et approcha de la cheminée, jetant dans la marmite les morceaux de lapins. Les deux amis qui s’étaient déplacés vers le bahut surveillaient toujours le couteau du forestier mais avaient maintenant accès à la porte s’ils étaient capable de courir suffisamment vite. Leur tournant délibérément le dos, le forestier saupoudrait les deux lapins d’herbes prélevées sur la hotte et enflamma le bois sec de l’âtre. La jambe droite de Kara esquissa un mouvement en direction de la sortie. Maej’tei, moins anxieux que l’atrewlienne lui murmurait des mots à peine audibles.
« Peut-être, pourrions-nous lui demander de l’aide ? »
En réponse, la jeune femme secoua la tête négativement et fit un deuxième pas vers la sortie. Le géant occupé à préparer son dîner continuait à les ignorer. La main de Kara se referma sur la poignée de la porte lorsqu’une voix de stentor sortit de la bouche de l’homme.
« Z’avez pas faim ? »
Le forestier se retourna vers les deux compagnons fixant implacablement la jeune femme.
Maej est bien trop loin de la porte. Il ne pourra pas l’atteindre si je décide de fuir. Rester ici est aussi risqué. Il ne ferait qu’une bouchée de nous s’il le décidait. Mais je ne peux abandonner Maej, surtout après ce qu’il a fait pour me défendre et ce qu’il a enduré par ma faute.
La main de la jeune femme se desserra de la poignée. Le ventre de Kara se mit alors à gargouiller en guise de réponse, comme si son corps confirmait sa décision.
« À la bonne heure, j’entends bien. Hum ! Plus habitué à voir des gens par ci…
Prenez le chot’ tabouret et asseyez-vous. »
L’homme tira alors la malle près de la table.
« La M’zelle peut s’asseoir là, à moins que ses jambes lui commandent encore de courir. »
La jeune femme rougit de la remarque, tenant son ventre qui criait famine. Se retournant sur la pitance qui exhalait un appétissant fumet, l’homme marmotta dans sa barbe. L’agélien trop heureux de la proposition de l’ermite tira le tabouret vers la table et s’y installa. Le géant s’arrêta de remuer les morceaux de viande dans la marmite et se dirigea vers le bahut. Ouvrant une des portes, il extirpa trois écuelles qu’il déposa sur la table. Kara toujours debout observait l’homme s’affairer à leur préparer le repas, tenant toujours étroitement son ventre qui gargouillait. Le cuisinier sortit finalement le repas du feu et y versa trois bonnes parts dans chaque assiette. Il s’affaissa sur le billot et prit à pleine main un premier morceau de viande. Sa puissante mâchoire arrachait de gros morceaux de chair, mastiquant avec un plaisir non dissimulé. L’agélien imita son hôte alors que Kara était encore debout près de la porte. La faim gagnant sur la peur, la jeune femme se décida finalement à s’asseoir sur la malle et prit un premier morceau de viande de ses doigts marqués. Le forestier avait déjà englouti sa part. Pas encore repu, il se resservit une deuxième portion qu’il dévora avec la même énergie. Maej’tei semblait reprendre des forces à vue d’œil. Leur hôte entièrement consacré à son repas ne semblait même pas se préoccuper d’eux. À la première bouchée, un assortiment de saveurs s’empara du palais de Kara. Le savant mélange d’herbes inconnues donnait à la viande un goût des plus savoureux, mais il semblait aussi avoir un effet apaisant et relaxant, à moins bien sûr que de contenter à son estomac lui procure cet effet. Elle en oubliait presque ses craintes et les arabesques qui marquaient ses mains. Presque…
________________________________________
La nuit tombée, la fatigue venue, la séance de torture avait cessé pour l’instant. Le seigneur avait donné ses ordres et chacun de ses soldats savait ce qu’il en coûterait si l’aérien était retrouvé mort le lendemain matin. Laissant la scène, il retourna vers sa tente suivi de près par celui qui ressemblait tant à son ami. La journée l’avait épuisé. Une deuxième couche avait été ajouté dans la tente. S’allongeant sur la sienne le seigneur d’Aern invita Rynn à prendre la deuxième.
Le jeune homme ressemblait tellement à Ménaris. Argor soupira une dernière fois sur les souvenirs de son ami avant de sombrer dans les méandres de ses rêves. Le souffle régulier du seigneur se fit rapidement entendre alors que Rynn digérait encore les images de tortures sur l’aérien. La nuit apaisante les enveloppait de ses bras.
« Saute, je te dis !
- Non, c’est trop haut, je ne peux pas.
- Allez, si j’ai pu le faire, tu peux aussi.
- Je n’y arriverais pas.
- Aie confiance, tu y arriveras. Et puis, je suis là. Je te rattraperais. »
L’adolescent se jeta finalement dans le vide qui séparait les deux toits en retenant sa respiration. Il vida d’un seul coup ses poumons en atteignant le rebord du toit. Agrippant plusieurs tuiles, il glissa malgré tout jusqu’à la gouttière, suspendu dans le vide. Moins puissant que son ami, il avait franchi de justesse l’écart entre les deux toits et se trouvait dans une position précaire. Une main ferme agrippa l’avant bras de l’adolescent en danger.
« Accroche-toi, je vais te remonter. »
Le sauveteur hissait son ami de toutes ses forces. Petit à petit, le torse basculait sur le toit. Tirant sur ses bras dans un effort surhumain, il réussit finalement à hisser le jeune seigneur sur le toit. Épuisés tous deux, les adolescents reprenaient leur souffle, allongés sur le dos, les bras écartés.
« Tu vois, je t’avais dit que tu pouvais !
- J’ai surtout failli me rompre les os.
- Mais tu ne l’as pas fait, vu que j’étais là. Je suis ton ange gardien. Ha ha !!
- Tu parles d’un ange gardien ! Si tu ne m’entraînais pas courir les filles sur les toits, je n’aurais pas besoin d’ange gardien.
- Hé, à propos de fille, tu vas voir que le jeu en valait bien la chandelle. Viens, c’est par là. »
Le jeune homme entraîna de nouveau son compagnon vers leur destination, parfait point d’observation sur la chambre d’une fille qui lui avait tourné la tête. Les volets étaient encore clos. Il leur faudrait attendre.
« Toi et tes idées ! Elle n’est même pas là.
- Patience. »
Alors Ménaris et Argor patientèrent. Le temps fila sans qu’ils ne puissent apercevoir la belle. Ménaris assoupi, Argor se risqua à s’éloigner du poste d’observation. Un mouvement dans les airs attira son attention. Fronçant les sourcils, il arriva à peine à distinguer une silhouette ailée. Qu’est-ce que cela pouvait être ?
La chose tournoyait au loin puis plongea brutalement disparaissant de la vue du petit seigneur. Se dirigeant vers l’endroit où s’était évanoui la chose, il se tapit prudemment sur la toiture, ses yeux au niveau du faite afin d’observer sans être vu. Il vit alors un être curieux. Il avait l’apparence d’un homme sans en être un. Il avait en plus deux majestueuses ailes et arborait de magnifiques plumes fauves. Il n’avait encore jamais vu de créature de telle sorte. Stupéfait, il la détaillait impressionné. Était-ce un ange venu guider les hommes ?
La créature fouillait dans un sac, sortant un objet à la fois, jetant certains qui semblaient sans intérêt. Une bourse fut sortie, accompagné d’un cri de plaisir à la vue des pièces qui sonnaient à l’intérieur. Argor ne comprenait pas ce que faisait l’ange.
Un nouveau cri retentit. La bourse tomba faisant rouler les pièces sur la toiture. L’ange se tenait le torse une flèche ensanglantée fichée dans le corps. Argor se releva et dirigea son regard à sa gauche. Ménaris, un arc dans les mains, criait.
« Voleur ! Assassin !! Ton engeance a peut-être eu mes parents, mais toi tu mourras de ma main. »
Argor savait que son ami avait perdu ses parents, victimes de voleurs. Mais il n’en savait guère plus, son ami refusant d’en parler. Ainsi ce qu’il avait pris pour un ange n’était ni plus ni moi qu’un vulgaire voleur. Argor se morigénait d’avoir été stupide. Il était évident maintenant que la créature faisait état de son larcin, alors que lui Argor s’extasiait devant ses plumes.
Je ne ferais plus jamais cette erreur. Aussi étonnante que soit cette créature, je ne la verrais que comme ce qu’elle est : une simple erreur de la nature…
Une erreur que je rectifierai très vite, dès qu’il m’aura dit tout ce que je souhaite.
Les yeux ouverts, Argor se ressaisit. Il était sous sa tente. Tournant la tête, il vit les cheveux émeraude qui dépassaient de la couverture d’où provenait le souffle léger et régulier de son nouvel ami, Rynn, qui dormait encore paisiblement. Le seigneur d’Aern se leva sans bruits et sortit de la tente. L’aube pointait à peine. Cette journée serait bien particulière. Aujourd’hui, seraient rendus les honneurs des soldats tombés sur le champ de bataille, serait construit l’autel qui accueillerait le corps de Ménaris pour son dernier voyage et ce soir, à la nuit tombée, serait allumé le bûcher funéraire. Vérifiant que l’aérien captif n’avait pas succombé pendant la nuit, le seigneur donna quelques consignes en vue du retour sur le champ macabre. Sur une impulsion, il se dirigea vers la tente veillée. Ménaris paraissait encore dormir, apaisé.
« Un drôle d’ange gardien que tu m’as envoyé, oui …
Je crois que ceci lui revient. Ne t’en fais pas mon ami, je lui apprendrais. Il en sera digne. »
Ressortant, il s’arrêta auprès du cuistot du camp. Il regagna finalement sa tente non sans s’être muni de deux bols fumants de gruau militaire. Son jeune protégé était réveillé, assis sur sa couche, l’air fatigué.
« Tiens prends ça mon gars, ça te fera du bien. Rien de tel pour bien démarrer la journée comme disait mon ami…
Enfin… Ce matin, nos hommes tombés sous les griffes de la vermine ailée seront honorés. Je crois qu’il serait bon que tu viennes. Tu pourrais honorer ton ami… »
Les mains libres des bols, Argor put retirer la lanière qu’il portait à l’épaule, dévoilant un fourreau de cuir noir duquel dépassait la garde d’une épée.
« C’est pour toi. C’était l’épée de mon ami. J’espère que tu en feras bon usage. Son précédent propriétaire était un homme valeureux, la meilleure lame du duché d’Aern. Cette lame m’a sauvé la vie à de nombreuses reprises. Je crois qu’il serait d’accord pour qu’elle te revienne…
Et puis, ainsi tu n’auras plus à me voler la mienne. »
Maej'tei
Posté le: Lun Sep 10, 2007 1:17 am
Sujet du message:
Draps immaculés, cajolés par la caresse du vent. L’absence de plis. Parfait. Lisses telle la peau humide de l’eau pure et apaisée. Le murmure écouté des frottements innocents. La brise chantait. Les draps dansaient. Harmonie aux sons doucereux, tendres et amicaux. Les courbures délicates du tissu dévoilaient la liberté insaisissable. Le vol majestueux des voiles blanches, bercé par le temps infini qui, sous la lame pourpre, venait de s’achever.
Cri.
Le vent fuit, abandonnant les draps aux sommets de leur innocence. La chute était magique. Cruelle et lente. Paradoxe ? Le tissu se rida, prit par les tourments vicieux d’une vie sans amour. Le néant prit pour otage les êtres emprunts de naïveté. Les voiles blanches. Tiraillée par la volonté indicible de disparaître d’une part, et par l’ardent désir de vengeance de l’autre, l’âme se déchira du corps. Les draps, en communion déjà oubliée, s’arrachèrent. Les fils de la blancheur, guidés par l’anarchie des sentiments contradictoires, se perdirent entre air et vide, aide et indifférence, survie et trépas.
La pluie les humecta. D’abord finement, puis…
Déchue des cieux embrasés, elle exhibait fièrement sa teinte écarlate par l’usage simple, mais perfide, des rayons corrompus de l’astre en perdition. Les larmes s’illuminaient d’une lueur sadique. Endiablées, opaques, sombres et sans but constructif… bien au contraire. Brûlantes ! Aux scintillements malicieux, elles assaillirent les lambeaux, les enfants de pureté.
La première perle, rougie par la peine, fut tel du poison. Effleurant la commissure des lèvres, il usurpait finalement l’enveloppe charnelle toute entière. De même, frôlant un seul de leurs fils, elle coulait déjà sur les jumeaux alentours. Du blanc éclatant aux reflets rubiconds, les draps se virent peu à peu corrompus par la pluie sanglante, bien malgré eux.
Leur chute prit fin.
Trêve de métaphores incompréhensibles.
Rynn observait son mentor torturer l’aérien, comme une averse pourpre aurait pu salir les tissus immaculés. Il apprenait comment l’espoir pouvait quitter les yeux d’un être vivant tel le vent cessant de porter les voiles blanches. Il regardait la vie s’écrouler vers les sombres tréfonds de la mort, l’agonie figée et douloureuse, une chute lente et cruelle…
Ce qui étonna le jeune homme fut sans nul doute le fait qu’il commençait à discerner, au-delà du masque pitoyable et déformé de la haine, le visage discret de la poésie. Une singulière beauté. Malgré sa vive répulsion aux prémisses de ces actes immoraux, il s’imposa un instant de vide extrême, de cohésion intense avec le silence de son âme. Les émotions, la compassion, la pitié, l’empathie, l’espace d’un cri, se dissipèrent.
L’espace d’un cri.
« Vile créature. Ton agonie n’a-t-elle pas assez duré comme cela ?
balança le seigneur d’Aern tout en reposant vulgairement la tige dans les entrailles cendreuses du feu.
Dis nous donc où sont partis fuir tes frères ?
- … Jamais »
déclara une faible voix, presque harassée, éteinte par la tornade déferlante.
Le vieil homme rit à gorge déployée.
Contrastant avec l’extrémité endiablée du bâton de fer, son rire à la froideur légendaire saisit le cœur de chacun, Rynn le premier.
« Ne cherche pas à jouer les héros, ce sont bien les premiers à mourir ici-bas.
- Azar… Azar num ne vous pardonnera jamais
,
balbutia la dérision de l’être perdu.
- Je m’impatiente… ».
La sueur de la tension perlait avec une singulière douceur sur la peau embrasée des individus. L’instant était fort, capital, mauvais…
Les doigts du jeune homme palpait l’air avec une anxiété prononcée. Les atomes et les ions eux-mêmes semblaient s’exciter, jouant de cette situation instable.
Rage foudroyante, sadisme extrême, ou détresse accablante dérobée de la perception des sens externes ? Les chemins terreux de la vérité allaient aboutir d’ici peu. Ils amèneraient ainsi le chercheur vers un village de simple satisfaction ou bien vers une capitale de jouissance. Mais quelles routes s’étaient vêtues avec les robes de pavés idéales ? Quels panneaux désignaient de leur regard de bois étiolé la direction tant espérée ?
Tout en poursuivant ses questions emplies de liqueur de menace, son ivresse de vengeance porta Argor à aboyer quelques ordres. Sa voix, éternelle, arracha les tissus du silence qui osait encore couvrir de son linceul éclatant certaines parcelles de ces lieux. À nu, les autres écoutaient.
« Apportez-moi une marmite emplie d’eau. Ravivez ce feu et posez la entre ses doigts brûlants. Je m’occupe du reste. »
On s’exécuta.
Déjà, l’eau crachait par dômes explosifs et éphémères une vapeur moqueuse et taquine. Celle-ci tournoyait lentement dans les airs, avalant la sécheresse du vent, se régalant du même coup du spectacle avant de disparaître dans les tréfonds de l’invisible. À jamais.
La surface du liquide corrompu et trahi par les flammes se tordait en de formes étranges. Les superstitieux, et autres croyants déboussolés, y auraient vu des signes du mal suprême, des symboles d’une sombre destinée, des figures ensorcelées et prisonnières de la fourberie. Que Nenni.
La colère, ardente elle aussi, agitait les profondeurs de la marmite comme une lame finement aiguisée aurait pu remuer les organes d’une victime encore en vie. Le résultat était singulièrement le même… Le visage de l’être des eaux se déchirait sous l’indicible supplice engendré par les langues asséchées.
Agitation pour le moins psychédélique.
L’eau bouillait.
Une lourde louche fondit sur la surface déjà fébrile de l‘eau. Elle l’éventra. Des dizaines de perles stimulées par le feu basculèrent au creux de l’objet, s’y réfugiant à la hâte. Finalement, l’instrument de cuisine émana de ce récipient souffrant déjà le martyr. La louche vomit sur son pourtour le surplus de larmes qu’elle avait avalé. Un rideau translucide se mêla à la colonne de vapeur floue et indisciplinée. L’agitation se poursuivait…
Argor approcha l’objet métallique non loin d’une plaie béante au sang quasiment coagulé. Quelques muscles saillants d’une jambe jadis puissante s’offraient à la vue du seigneur. L’aérien comprit. Ses membres vibrèrent de manière infime. Les nerfs lâchaient. La suite des évènements ne faisait plus partie des mauvais présages, mais de la réalité.
« Je repose ma question,
souffla le despote.
Où se cache ta famille, maudite créature ? »
L’homme ailé serra les dents. Ses mâchoires sollicitaient une force incommensurable. Il glissa entre celles-ci:
« Loin… Loin d’ici. Trop loin pour vous… »
Le mot de trop.
La louche bascula.
L’eau glissa.
Ici et là.
Le cri déchira le camp.
Les heures passèrent, le tortures aussi. On manqua d’imagination. On jura, on frappa, on ébouillanta, on découpa, on arracha, on menaça.
Vainement.
Argor avait pris comme un malin plaisir aux prémisses de cette géhenne. Mais la fureur prit place, puis la lassitude, jusqu’à l’abandon… provisoire. Il n’avait cessé d’évoquer les secrets de la torture à son nouvel apprenti, et peut-être futur ami. Celui qui, étrangement, possédait une chevelure aux magnifiques éclats émeraude. Les scintillements qu’offraient l’astre, grâce à ses filets lumineux, suggéraient une ressemblance frappante avec la brillance d’une feuille d’eucalyptus sous la rosée tropicale. Le vert, à quelques teintes près, était le même. Cependant, loin de posséder la discipline de cette plante, ses cheveux se voulaient plus arrogants, chamailleurs et fous. Courts, ils bataillaient pourtant ardemment avec le vent qui osait les taquiner. La vision d’ensemble était assez désastreuse, voire même ridicule. Rynn paraissait s‘être à peine levé, et ce à n‘importe quelle heure de la journée. Ce fut sans doute un de ces points amusants qui fit craquer le petit Maej’tei…
Argor sentait que son sauveur était encore jeune et pour le moins innocent, loin malgré tout d’être exempt de toute force mentale ou physique. Il devait encore apprendre beaucoup sur les tempêtes et les naufrages de la vie. Sur les triomphes et les échecs. Tout était donc identique à un champ de bataille en continue. Une guerre incessante. La loi du plus fort. Chaque ennemi qui se dressait devant lui, le seigneur d’Aern le savait, n’était pas un monstre hideux, un barbare sanguinaire ou un autre de ces volatiles maudits. Ce n’était pas non plus une colère saine pour sauver sa peau, ni une méchanceté gratuite offerte par ses propres soins. Tous les combats, tous, n’étaient dirigés contre un seul et même homme : son père. Quel élément pouvait être plus blessant que la lutte contre son propre passé ?
Argor posa un instant ses yeux d’homme mûr et aguerri, non ses yeux de démon, sur Ménaris, l’ami qui se tenait à ses côtés. Son visage familier ne le surprit pas. Le réconfort tant attendu était enfin là. Oui, Ménaris allait le conseiller et l’épauler. Il serait là pour lui exposer son point de vue. Il savait qu’ils allaient se retrouver tous deux sous la tente cette nuit, à parlementer pendant des heures et des heures sur la façon d’interroger cet aérien. Celui-ci allait bien finir par cracher le morceau d’une manière ou d’une autre.
L’homme posa une main sur l’épaule de son éternel ami. Jusqu’à ce que le jour commence à offrir ses premières lueurs, ils parleraient comme jamais ils n’avaient parlé. Ils chercheraient ensemble un moyen de retrouver Kara, celle qui avait ôté brutalement la vie de…
Ménaris… ?!
Le regard d’Argor se braqua brusquement sur le visage de… Rynn. Son cœur l’avait embrouillé. La brume se leva de son esprit. Le brouillard de la peine lui avait remué les sangs, le lâchant au creux de la nuit, seul avec lui-même, avec l’espoir de retrouver son défunt compagnon. Une lumière verdoyante l’appelait au loin, éclairant son nouveau chemin. A lui de le tracer. Ménaris, de là haut, veillait peut-être sur lui.
« Je veux que ce monstre soit chouchouté comme jamais il ne l’a été. Qu’on s’occupe de lui,
ordonna le seigneur d’une voix forte.
Qu’on le tienne en vie le plus longtemps possible. Il ne mourra pas tant que je ne l’aurais pas décidé. Nous l’interrogerons ultérieurement. De plus, afin d’éviter toute perte de temps, demain, dés l’aube, nous regagnerons le lieu où nos frères et amis sont tombés. Nous leur offriront un adieu décent. Ils le méritent… »
« Il est à présent l’heure de nous reposer. Restez vigilants et poursuivez vos tours de garde. Passez malgré tout une nuit un tantinet agréable… »
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Les secousses interminables, agressives mais lointaines. L’être était ballotté en tous sens. Chiffon remuer par une main experte et sans remord, abandonnant la poussière du passé. Voilà donc une métaphore idéale qualifiant les courants qui agitaient le corps de l’agélien.
Des milliards de lames vinrent taquiner sadiquement la peau vulnérable et enfantine. Glaciales, elles léchèrent le corps tout entier de Maej’tei, victime absolue de leur traîtrise. Ainsi, l’imprudent fut-il inonder par les larmes indénombrables de l’océan. Ses vêtements s’alourdirent soudainement sous le poids de l’eau froide et impassible. Elle s’immisçait deçà, delà. Elle jouait parfois avec la chaleur corporelle que pouvait encore dégager ce petit être défait et bafoué. Les pirouettes incessantes que son jeu mettait Maej’ dans une posture dangereuse, quasi mortelle. Les flots impétueux de l’océan lui faisaient frôler les rochers cachés un peu plus en profondeur. Sa chevelure s’entremêlaient, fuyaient son crâne, striaient son visage d’émeraude ou l’enlaçaient d’une étreinte inquiétante.
Tandis que la conscience commençait peu à peu à l’abandonner au bras de son analogue, les vagues, elles, n’étaient pas en passe de délaisser leur proie infantile et innocente. Maej’ allait mourir… Noyé.
Une main agrippa brusquement le col de l’infortuné. Celui-ci, de son visage, brisa la surface déjà tumultueuse des eaux. L’inconscience lui avait pratiquement sommer de fermer les paupières. Ses pupilles, non dilatées, fixaient le vide, le rien, le néant et ses traits de fallacieuse perfection. Les gestes qui tentaient tant bien que mal de le ramener à la surface étaient quelque peu fébriles et désordonnés. Ils peinaient affreusement, luttant avec les eaux glaciales et traîtresses. Le temps était-il venu ? Déjà ?
Les efforts furent colossaux et le combat interminable.
L’être, apparemment sans vie, du jeune Maej’tei se retrouvait tiraillé, d’une part par la perfidie des courants du nord, de l’autre par les bras déterminés d’un simple gosse…
Ses doigts s’étaient pratiquement plantés dans le tissu imbibé de ce sang translucide et salé. Ils déchiraient par endroit la chemise de l’enfant condamné. Ils ne céderaient pas. Alors les ongles venaient tantôt y prêter main forte, quitte à blesser la peau tendre et douce du jeune garçon.
Plus bas, là où la froidure était à son paroxysme, des pieds enfantins battaient l’eau, comme pour affaiblir les lames trempées qui les agressaient sans relâche. L’acte servait également à leur fuite. Y arriveraient-ils ?
Les deux enfants émanèrent de l’eau, appelés par la plage, leur sauveuse.
Maej’ était au bord du gouffre de cette inconscience meurtrière, tandis que l’autre se plaisait à torturer ses poumons de maintes inspirations. Il retrouvait le goût indicible de l’air. Il posa la tête de l’agélien au sol et lui tapota le visage. D’abord faiblement, puis les claques devinrent plus insistantes. Il décida finalement de le redresser. Position assise. Un grand coup de poing vint rencontrer le dos de ce gosse affaibli. Il toussa. Le sel lui dévora la gorge. Les larmes se déversèrent de ses yeux, et il cracha.
« Bah mon gars, t’as failli y laisser ta peau »,
lança une voix par là, à ses côtés lui semblait-il.
« Chut, ne dis rien. Reste allongé pour le moment,
ajouta-t-elle entre deux inspirations prononcées.
Tu viens d’éviter le pire. »
Maej’tei ne connaissait pas son étrange sauveur. Sa voix ne lui rappelait rien, et ses mains qui parcouraient son visage ne lui évoquait aucun souvenir de qui que ce soit. Il tenta donc de couvrir le visage de l’inconnu de son regard d’émeraude. Sa faiblesse le tenaillait bien trop fortement. Il ne distingua qu’un contour flou, des couleurs allant du rose au blanc, peut-être au vert.
« Quel est ton nom ? »
demanda l’inconnu.
Maej’ bégaya. Incompréhensible.
Il se concentra. Ses pensées, une à une, utilisaient le fil des secondes afin de recoudre les habits de sa raison. La tentative était laborieuse, mais le résultat pointait le bout de son nez. La forme indistincte devint une chevelure ébouriffée et mouillée qui coiffait un visage d’ange. Des yeux s’apparentant à de véritables joyaux s’illuminèrent sous les reflets de l’astre et de l’océan. Un nez, certes un peu plus épais, mais néanmoins charmant, traçait l’axe d’une parfaite symétrie sur cette jolie figure enfantine. On n’oubliait assurément pas les longues et fines lèvres qui conféraient de la vie à cet ineffable tableau. Et, plus bas, la droiture d’un menton présageait le fort et bel homme qu’il deviendrait par la suite.
Maej’tei le contempla plusieurs minutes durant, bercé par le seul chant répétitif et enivrant des vagues.
« Tu as bien un nom ?
insista le concerné.
- Euh… Oui… Je… Je t’aime. »
Il ne cacha pas son incompréhension. Fronçant les sourcils, il répondit :
«
Tu as de l’eau de mer qui t’est montée au cerveau ? »
- Euh… Non… »
Les pensées de l’agélien se cousaient encore et encore. On aurait même pu penser que celles-ci s’alliaient aléatoirement, folles et déboussolées. Qu’elles auraient pu tisser la voile d’un bateau avec de la peau de mammouth. On aurait seulement pu… Mais non.
« Je m’appelle Maej’tei…
« Maej’tei ? Hum…
répéta le petit sauveur, perplexe.
Okay, va pour Maej’tei ! Moi c’est Rynn. Enchanté ! »
Posés au dessus de son visage, les cheveux fougueux et verdoyants du jeune humain se secouèrent en tous sens, crachant un peu partout des petites gouttes de sa constante euphorie. Une d’entre elles parcourut l’air calme et apaisé de la plage, et vint se loger sur le nez de Maej’tei…
A l’aube, en pleine forêt, déchue d’une feuille de chêne, la rosée laissa l’une de ses larmes quitter ses sœurs, sautant du haut de son perchoir. La chute fut lente et douce. Elle savait où elle se dirigeait. Quel destin l’attendait. Elle savait également quel symbole elle apportait, aussi insignifiant soit-il. Elle était heureuse et honorée, elle, la petite larme du matin, de sortir Maej’tei de son sommeil par le simple fait de caresser le bout de son nez….
L’agélien ouvrit les yeux.
Ses paupières papillonnèrent lourdement, boudeuses. Ses yeux, eux, ne reconnurent point le lieu, mais la dame qui s’était allongée non loin d’un feu harassé. Ses mains tremblèrent un peu avant de s’animer. Se lever était une tâche assez pénible à effectuer après tels évènements.
Maej’ en avait cependant presque oublié la confrontation avec les deux soldats du vil seigneur. Quel avait été l’issu du combat ? Il s’en doutait. Comment? Il s’en fichait.
Il se redressa et découvrit une affreuse douleur lui déchirer les côtes. Les coups… Il regretta alors d’être sorti de son rêve, de son passé si heureux et si… lointain. Déjà. Prenant son courage à deux mains, serrant les dents, il se leva, non sans mal. Kara se mit alors à bouger. Sans doute avait-elle été réveillée par le manque évident de finesse de son compagnon.
« Bonjour
,
glissa le timbre de sa voix sur la couverture de la rosée.
Je suis rassurée… »
Maej’ sourit mais n’ajouta mot. Il se contenta de la regarder et d’admirer l’innocence qui émanait de cet être si frêle et si puissant à la fois. Son amie.
Plus tard dans la matinée, l’atrewlienne et l’agélien décidèrent de quitter ce campement de fortune. L’inquiétude de rencontrer d’autres soldats d’Argor était encore trop présente en leurs esprits. Ils marchèrent ainsi plusieurs heures, sans véritablement savoir où ils allaient, espérant sans doute trouver une quelconque trace qui les mèneraient vers l’endroit où se tenait le seigneur… et Rynn. Ils avaient tellement marché depuis cette rencontre avec Fildor et Tilly qu’ils leur seraient incapable de retourner sur leurs pas. Ils espéraient donc que le hasard, ou le destin, leur fasse un signe.
Kara et Maej’ écartèrent un buisson.
Devant eux… un chemin.
Kara
Posté le: Ven Juil 20, 2007 3:17 pm
Sujet du message:
« Kara, vous ne méritez pas plus que moi de mourir. »
« Votre maître n’a pas plus de droit sur vous que je n’en ai. »
Ces mots n’arrêtaient pas de résonner dans l’esprit de Kara depuis qu’ils s’étaient remis en route, faisant naître en elle de nombreuses questions. Il avait refusé de la tuer, malgré ce qu’elle avait dit. Comment était-ce possible ? Tout esclave ayant ôté une vie était immédiatement exécuté dans le duché d’Aern. Ainsi était faite la loi. De plus, dans son cas, il n’y avait pas de place pour le doute car elle avait avoué son crime. Pourtant il avait dit ne pas en avoir le droit, ni Argor non plus. Le droit ? Quelle étrange chose ? L’atrewlienne ne s’était jamais posée la question du bien-fondé de tout ceci. Pourtant cet homme contredisait cette loi. Se pouvait-il qu’ailleurs les règles étaient différentes ? Cela paraissait si inconcevable.
Je ne le mérite pas ? Vraiment ? Comment est-ce possible ? Je ne dois pas penser ainsi, je vais attirer encore plus le malheur sur nous.
Elle n’osait le croire. Jamais elle n’avait rencontré un tel homme. Qu’avait-il dit ?
« J’aime un autre homme… »
« … un ami à sauver… »
« J’aurais besoin de votre aide, Kara… »
Cet aveu qu’il lui avait fait. Son émotion devant ces mots. Cela avait du être difficile à dire. Comment en aurait-il pu être autrement ? Dans ce monde sans pitié où seule importait la force, l’amour était vu comme un aveu de faiblesse pour les gens, qu’ils viennent d’Aern ou d’ailleurs. L’amour d’un homme pour un autre homme était pire que de la faiblesse dans son pays. C’était un interdit que les cœurs taisaient au plus profond d’eux-mêmes. Vivre un tel amour semblait être une chose complètement irréelle. Pourtant cet ami dont il parlait, Rynn, était certainement celui qu’il aimait. Kara avait la sensation que Maej’tei bousculait toutes les certitudes de l’esclave, l’esclave qu’elle se sentait encore être. Cela ne suffisait toutefois pas encore à chasser cette culpabilité écrasante, ni lui faire relever les yeux du sol. Mais quelque chose de nouveau naissait en elle, une impression de pouvoir un peu atténuer le malheur qu’elle avait engendré. Pour y parvenir, il lui faudrait affronter son ancien maître. Elle n’y était pas prête et doutait de l’être un jour. La vie qu’elle avait offerte à son compagnon et qu’il n’avait pas prise, elle l’échangerait contre son ami s’il le fallait, ne serait-ce que pour la manière dont il avait accepté ce qu’elle était, ses fautes comprises.
Relevant la tête presque par hasard pour s’assurer de la direction à prendre, l’atrewlienne émit aussitôt un cri de terreur en apercevant non loin devant eux, deux hommes qu’elle ne connaissait que trop bien, des soldats de son maître. Tout s’enchaîna très vite. Elle vit les flèches qui volèrent vers elle. Tétanisée dans un premier temps, elle obéit à l’impulsion donnée par Maej’tei, espérant échapper à leurs poursuivants. Le destin voulut qu’ils se retrouvèrent acculés sur les rives d’une rivière grossie de colère, à découvert. Impuissante à ce qui allait se passer, Kara vit son compagnon se retourner pour faire face à leurs ennemis, armé de sa lame prêt à la défendre de sa vie. Kara aurait voulu lui dire qu’il était inutile de faire ça. Ces deux hommes venaient pour elle et se livrer à eux épargnerait le jeune homme. Mais elle n’en eut pas le temps car, déjà, il portait son attaque, brutalement repoussée. Horrifiée, elle le vit être roué, comme elle-même l’avait été si souvent, et rejeté à ses pieds, le corps à moitié immergé. Interdite par le geste de Maej’tei, elle prenait seulement conscience de ce que ce mot, ami, signifiait. Il avait fait preuve d’un tel courage, juste pour la protéger. Il n’avait pas mérité ça. La situation semblait désespérée. Kara essayait d’extirper de l’eau son ami, sans y parvenir. Rageant contre sa propre faiblesse, elle n’arrivait pas à le retourner. Les deux hommes ravis du spectacle, gloussaient de plaisir devant ses efforts inutiles.
« Tu as besoin d’aide, peut-être ? »
Serrant les dents devant les moqueries, elle plongea franchement les mains dans l’eau pour assurer une meilleure prise lorsqu’une nouvelle décharge se produisit.
« Ton chevalier servant se faisait des illusions à croire pouvoir nous arrêter, ma belle. Je pense que le seigneur Argor ne nous en voudra pas trop si on l’amoche un peu avant de vous ramener. Et puis s’il venait à succomber, ce ne serait pas une grosse perte. C’est juste histoire de nous calmer les nerfs. On ne voudrait pas énerver notre seigneur en le faisant sur toi car il te réserve un traitement bien particulier, m’a-t-il semblé.
- NON !
- Quoi non ? Tu comptes nous en empêcher, peut-être ? Ah Ah Ah, elle est bien bonne celle-là ! »
Non, je dois les arrêter.
Maej’tei …
Parce que tu crois pouvoir le faire, petite idiote ? Mais voyons, tu en es incapable.
Si ! Je le ferais parce qu’il le faut. Je ne t’écoute pas. Je ne veux plus t’écouter.
Tu ne me fuiras pas, ni ne me feras disparaître. Meurtrière !!! C’est le moment de payer ce que tu as fait, d’une façon ou d’une autre. Il payera avec toi pour t’avoir aidé. Contemple sa douleur et sa mort prochaine !
ASSEZ ! Je ne serais pas complice de leurs tortures, NON!
L’un des deux soldats était parvenu à eux, lui décochant un coup de poing dans le ventre. Pliée par la douleur et le souffle coupé, elle s’étala en arrière dans l’eau fraîche. Elle le vit se saisir de la tête de Maej’tei et le plonger complètement sous l’eau. Il allait le noyer. Inconscient, son ami ne réagissait que très peu. Quelque chose se libéra en elle tel un barrage que la pression d’un torrent en furie aurait fait céder.
De la révolte ?
Oui, il s’agissait sans doute de cela. C’était la première fois qu’elle en ressentait et c’était très intense.
Elle se releva dégoulinante d’eau. Des décharges lui parcouraient entièrement le corps maintenant faisant naître, à chacune, une nouvelle chaleur. Des bouillonnements se produisirent autour d’elle. La colère qui la consumait semblait comme se projeter en dehors d’elle. Immobile, elle entendait comme une douce mélopée à ses oreilles, quelques mots répétés sans interruption.
Enfin tu nous entends, enfant des eaux.
Commande, nous t’aiderons…
Enfin tu nous entends, enfant des eaux.
Commande, nous t’aiderons…
L’atrewlienne répondit en pensée à la demande avec détermination.
Sauvez mon ami…
La mélopée changea aussitôt de rythme, elle devint plus rapide, moins douce.
Nous le ferons…
Nous le ferons…
Une chose étrange se produisit alors. Imperceptiblement au début, mais l’effet était de plus en plus visible. La rivière reculait. La tête de Maej’tei était maintenant hors de l’eau. Surpris, le soldat qui agrippait encore les cheveux émeraude de sa proie dévisagea Kara et s’exclama :
« C’est toi qui as fait ça ? Tu crois que ton ami est sauvé ? Tu te trompes lourdement. »
L’homme relâcha sa prise sur son captif et dégaina une dague qu’il avait à la ceinture. Il se préparait à égorger son compagnon comme s’il avait été un animal.
Kara ne ressentait aucune peur.
Elle ne ressentait aucune culpabilité.
Il n’y avait que la colère, une colère qu’elle avait tue toute sa vie. Elle avait enduré les brimades, les humiliations. Elle s’était résignée. Mais cette fois-ci, elle ne plierait pas sous l’injustice.
Pour lui.
Ils n’en avaient pas le droit. Personne ne l’avait. Elle l’avait compris en voyant Maej’tei se faire martyriser.
Il n’y avait plus qu’une gigantesque vague de rage qui allait bientôt s’abattre sur son ennemi. Cette vague qui provenait de son esprit, prenait corps en amont de la scène. Kara irradiait de chaleur. Des étincelles visibles dansaient sur ses mains. Un grondement sinistre grossissait, se dirigeant vers eux. Et tout se précipita.
Un mur liquide qui fondait sur le groupe.
Plus le temps de fuir.
N’aie pas peur, enfant des eaux, nous te protégerons et ton ami aussi.
N’aie pas peur, enfant des eaux, nous te protégerons et ton ami aussi.
Confiante, Kara restait stoïque. La vague l’enveloppa comme dans une bulle de douceur alors qu’elle se déchaînait autour. Elle ne voyait plus Maej’tei, mais les voix le protégeraient aussi, elle le savait. Avec une expression d’horreur, les deux soldats furent écrasés par l’impact de la vague. Le déchaînement de la rivière les fit rouler en tout sens. La colère les broyait comme de vulgaires fétus de paille. Projetés sur chaque rocher, encore et encore, chaque os des deux hommes se brisait alors que la vie les avait déjà quittés. Les deux poupées désarticulées furent abandonnées sur un imposant roc planté au milieu de la rivière, comme pour exhiber le triste sort des offenseurs. La colère, si violente avait-elle été, s’apaisait, laissant le serpent d’eau, reprendre sa place dans son lit. Kara, toujours debout, fut libérer de sa bulle protectrice et découvrit son ami étendu à plat dos non loin d’elle. L’inquiétude la précipita sur lui. Mal en point, des ecchymoses au visage, il respirait assez bien.
Merci, amis.
Répondit-elle en pensée.
Désormais, nous serons toujours avec toi, enfants des eaux…
Désormais, nous serons toujours avec toi, enfants des eaux…
Une certaine lassitude, le prix à payer sans doute, s’emparait d’elle. Résolue à aider son ami du mieux qu’elle pouvait, elle s’enfonça dans la forêt en quête de bois mort. La fatigue rendait la tâche difficile, mais elle réussit néanmoins à en rassembler suffisamment pour un petit feu et le ramena sur la grève. Creusant de ses mains un trou dans un mélange de sable et de gravier le plus près possible de son ami, elle ne prêta même pas attention aux écorchures que cela lui provoquait. Elle y déposa le bois amassé qu’elle réussit à enflammer à l’aide de deux pierres tonnerre trouvées dans le sac abandonné de l’un de leurs agresseurs. Ce petit feu ne serait pas très visible. Elle savait que c’était risqué, mais la nuit était tombée maintenant. Et trempés comme ils étaient, ils avaient besoin de chaleur. Les yeux lourds et exténuées de fatigue, elle s’étendit près de lui écoutant sa respiration apaisée. L’inconscience l’emporta. Demain serait bien assez tôt pour essayer de comprendre ce qu’il s’était passé.
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A
percevant les premières lueurs du camp, Valad avait soufflé de soulagement. Leur captif respirait encore. Canaen, lui, ne semblait pas, par contre, très enchanté. Peut-être craignait-il des réprimandes de leur seigneur pour avoir été trop prompt à achever le volatile ? Il n’avait d’ailleurs fait que rouspéter sur tout le trajet de retour au sujet de leur encombrant ballot. Traîner l’aérien jusqu’ici n’avait pas été évident. Surtout que Valad supportait encore le feu de sa blessure au bras. Après avoir été sommairement soigné, il avait dû faire demi-tour pendant le trajet de retour, après avoir vu Canaen s’esquiver. En nage, les muscles endoloris par l’effort, ils parcouraient les derniers mètres lorsqu’une silhouette se détacha sous la clarté lunaire. Elle se dirigeait vers eux, curieux sans doute des nouveaux venus. Un des leurs venait les aider. L’étonnement les prit quand ils reconnurent le captif du matin. Canaen grommela entre les dents.
« Tiens, voilà la nouvelle coqueluche de notre seigneur !
- Tais-toi Canaen ! Il lui a sauvé la vie ce matin.
- Et alors ? Combien de fois l’as-tu fait toi ?
- Peut-être, mais il était encore notre prisonnier à ce moment.
- Ouaih, peut-être. »
Le jeune homme encore sous le coup de ses émotions les observait, silencieusement, les laissant approcher, la chemise à demi reboutonnée. Valad s’adressa à lui.
« On a trouvé une de ces maudites bestioles, encore vivante. Tu sais où se trouve notre seigneur ? »
Rynn hocha simplement la tête en guise de réponse et s’imposa, en dépit de son envie de fuir plus loin encore, un demi-tour vers le campement. L’équipage marchait d’un pas heurté, l’épuisement sous la charge depuis si longtemps et si loin avait tout de même eu un certain effet sur Canaen sorti indemne de l’attaque matinale. Valad quand à lui peinait terriblement, son bras blessé ayant du être mobilisé un peu trop souvent. Parvenu à l’entrée du camp, d’autres soldats les déchargèrent du prisonnier. Valad, essoufflé, se fit toutefois le devoir d’avertir aussitôt son seigneur alors que Canaen s’affalait autour d’un feu réclamant une écuelle assez brutalement. Un regard noir vers Rynn, il s’exclama :
« Qu’est ce que tu faisais ? Tu t’enfuyais ?
Tu ne te serais pas arrangé à faire croire que t’es avec nous juste pour pas crever ce matin ?
- SUFFIT !!! Canaen. »
Coupa une voix de stentor.
Il s’agissait d’Argor que Valad était allé chercher. La colère visible avait allumé un éclat dément dans les yeux du seigneur. Canaen reconnut les prémisses d’une crise et préféra baisser les yeux en signe de soumission. Il décocha néanmoins un regard empli de haine au nouveau protégé du seigneur.
« Cette chose, respire-t-elle encore ? »
À la question, l’un des hommes se pencha sur l’homme-oiseau, guettant un souffle d’air. Après une longue hésitation, il acquiesça de la tête. Argor se saisit alors d’une louche d’eau fraîche prise dans un tonneau et en jeta le contenu au visage du prisonnier qui n’eut aucune réaction. Un rictus de frustration à la bouche, Argor cherchait déjà un autre moyen pour réveiller l’aérien. Ses yeux se posèrent, avec un air victorieux, sur une tige métallique à moitié rougie par la chaleur des braises du feu. S’en saisissant à l’aide d’un chiffon disposé là, il l’appliqua sur la blessure encore saignante du captif. Le semblant de tisonnier brûlait les chairs en dégageant une odeur âcre et piquante. Le seigneur ne cherchait pas vraiment à cautériser les plaies, mais plutôt à susciter une douleur aigue à sa victime afin de le faire reprendre conscience. Valad commençait à douter que ce serait le cas, au vu du temps qui s’écoulait. Pourtant un léger mouvement de la main agita l’aérien, suivi d’un faible gémissement. Un sourire des plus inquiétants illumina le seigneur d’Aern, qui insista encore plus sur les plaies de sa proie avec la tige brûlante. La plainte du prisonnier s’amplifia jusqu’à devenir un cri terrible. Il ouvrit alors les yeux, découvrant avec horreur son tortionnaire. Satisfait, Argor se tourna vers Rynn, qui avait assisté à la scène avec répulsion.
« Vois comment se traite ce genre de créatures. Il ne faut aucune pitié car elles n’en auront aucune pour toi. »
Remettant au feu le tisonnier, Argor se saisit alors d’une dague aiguisée et l’approcha du visage hagard de l’aérien. Et sans plus de préambules, il appuya la lame sur la joue, y laissant une estafilade sanglante.
« Maintenant que j’ai toute ton attention, tu vas me dire tout ce que tu sais de Kara. Si tu ne le fais pas, ton agonie sera lente et douloureuse.»
Maej'tei
Posté le: Mar Juil 10, 2007 2:46 pm
Sujet du message:
Marl le touchait d’une main experte, glissant sa peau contre la sienne sans aucune gène, aucune… Un effleurement si doux fit frissonner le patient sans que ce dernier ne sût véritablement pourquoi. Le contact était chaud, humide et intrigant. Rynn fermait les yeux, muet tandis que Marl parlait de ses mains, de son regard. Il patientait, attendant de savoir si le jeune homme était agressé par une quelconque douleur, mais l’autre ne disait mot.
Ses étoiles émeraudes voilées par ses paupières fatiguées, il songeait doucement.
Maej’…
Et Marl palpait toujours différents endroits de son torse nu. Rynn ne désirait pas offrir le timbre de sa voix aux oreilles de Marl, celui-ci se débrouillait donc seul, guettant chaque griffe trop profonde, chaque tâche de sang trop pourpre, chaque parcelle de peau devenue trop bleue.
Maej’…
L’obscurité que lui procurait ses paupières closes fut lentement déchirée par un étrange scintillement. L’étincelle smaragdine commença d’abord par lécher lentement les limites fuligineuses du noir. Noir enclin aux diverses pensées, des plus simples au plus extrêmes. Peu à peu, laissant les secondes mordre grain par grain le sable d’encre, laissant les mains exercées du guérisseur découvrir les contrées bien dessinées du jeune homme, l’image du passé refit surface. L’image d’un autre…
Maej’…
Une senteur d’été. Un bruit de mer apaisée. Du sable chaud aux reflets orangés. Un ciel azuré, charmant et dégagé. Des rayons reflétés. Un astre rassurant et rassuré. Et là… au coin d’une petite plage inconnue, deux amants à l’étreinte condamnée.
Les sourires que le temps avaient effacé. Les rires que les eaux avaient noyé. Les caresses que le vent avaient soufflé. Cependant, demeurait encore un souvenir que le cœur avait tendrement enlacé.
Le souffle brûlant du petit Maej’tei venait s’endormir à jamais sur le cou de son compagnon. Il humectait timidement cette peau séduisante de ses lèvres minces et sucrées. Tandis que l’étreinte plongeait de plus en plus dans le gouffre de l’Interdiction, les mains agrippaient le corps de l’autre avec une envie que l’on ne saurait qualifier. Les préjugés, les mentalités, les esprits trop étriqués vivaient si loin d’ici. Amoureux, ils étaient seuls et heureux. Oui… heureux… même si cela pouvait paraître éphémère, court, superficiel, incompréhensible. Les ignominies survolaient leurs pensées, croyant encore les atteindre.
La sueur suintait de leur corps, ardente et enivrante, elle osait ardemment lécher les grains de sable. Ces derniers, confus, mais trop tentés par leur propre gourmandise, embrassèrent à leur tour l’eau échappée de l’étreinte fiévreuse.
Tandis que les mains glissaient sauvagement sur la peau tant convoitée, les éclats de voix accompagnaient les mouvements puissants et réguliers du partenaire. Ainsi les deux amants scellaient-ils leur parfaite union. Ainsi, créaient-ils le lien qui lierait à jamais leurs cœurs. Ainsi, formaient-ils l‘amour… Ainsi faisaient-ils vivre l’amour… Ainsi… Faisaient-ils l’amour.
Marl…
L’écran de la délectation se brisa en milliers de cristaux désespérés sous la vive lumière de la réalité.
Ce n’était pas…
Non…
Ce n’était pas Maej’ qui l’enlaçait.
Ce n’était pas Maej’ qui l’embrassait.
Ce n’était pas Maej’ qui parcourait son corps…
Marl…
Le brutal retour à la clarté rompit l’âme de Rynn comme la coque d’un bateau se brise sur les rochers. Les ombres dansantes du rêve avaient cessé de se mouvoir, figées par l’étau de l’évidence, de la vérité, de… la cruauté.
Rynn écarquilla les yeux, stupéfait et honteux.
La mémoire de Maej’ était salie, vulgairement bafouée par les mains d’un autre. Avec horreur et chagrin, il bouscula le guérisseur avant de bondir de sa couche. Les poings serrés, il sortit en trombe de la chambre, laissant Argor et Marl dans l’incompréhension la plus totale. Comment définir la rage, la détresse, le manque qui l’accablaient ?
Rynn s’enfuit, courant après le temps qui fonçait toujours plus rapidement. Lâche, perfide, muet, éternel, surprenant : Tel était-il, le temps.
Le jeune homme se mit à courir, se rhabillant à la hâte. Ses dents serrés, il n’osait extérioriser son surplus d’émotions trop vives. L’air giflait ses joues, lui criant à ses oreilles de ne pas quitter son nouvel ami. Mais rien à faire, il courait toujours.
Ce qui le stoppa net fut trois silhouettes au loin qui progressaient faiblement. Trois silhouettes ? Deux hommes et… un gigantesque volatile.
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Là-bas… Ailleurs…
Le miroir blanc dessinait un visage angélique, presque enfantin, tandis qu’une avalanche verdoyante le taquinait timidement. Des étoiles de la même teinte se fixaient de l’autre côté du reflet d’argent. Un nez fin et soyeux patientait, tantôt chatouiller par le vent et l’avalanche…
Le silence était là.
La bise chantait.
Qu’était-ce ?
Maej’ demeurait immobile, englouti sous ses songes étrangers. Alors qu’il fixait la lame de sa dague, le tableau de la scène précédente ne cessait de se faire caresser par les pinceaux de la mémoire et de la réflexion. Il sentait encore cette larme interdite perler au coin de son œil d’émeraude. Ce contact électrique, faible, mais si intense. Ce pouvoir soudain de contrôler l’incontrôlable. Cela lui faisait-il peur ? Que devait-il en penser ? Que devait-il faire ? La décision était serrée dans son poing, le fixant d’un regard d’acier, net et immuable. Toujours le même…
La pointe se leva au ciel un instant. Un reflet incendia les alentours. L’arme tourna dans sa main.
D’un geste vif, Maej’ agrippa le poignet de Kara. Celle-ci, agenouillée au sol, émit un hoquet de stupeur avant de s’apercevoir que ses jours n’étaient pas comptés.
«
Que… Que faites-vous ?
bredouilla-t-elle. »
Le jeune agélien lui posa le pommeau de la dague sur la paume et déclara d’une voix tremblotante :
«
Kara, vous ne méritez pas plus que moi de mourir. Vous avez des symboles étranges sur les mains ? J’ai des cheveux d’une couleur rare… anormale… Vous êtes maudite ? Rejetée à cause d’un don ou d’un maléfice incontrôlable que vous ne comprenez pas vous-même ? J’aime un autre homme… autant dire que les gens ne m’accordent pas non plus leur bénédiction… Kara, nous nous ressemblons dans nos dissemblances avec les autres. Votre maître n’a pas plus de droit sur vous que je n’en ai. J’ai un ami à sauver… et il semblerait qu’il soit entre les mains de cet étrange individu. Or je suppose que vous le connaissez mieux que personne… J’aurais besoin de votre aide, Kara… Je vous laisse cependant le temps pour y songer. Dans tous les cas, merci pour votre simple présence…
»
L’après-midi mourait, tirant sa révérence sous le regard de la soirée, impatiente.
Le soleil rougissait, baillant ainsi pendant encore quelques heures avant de s’assoupir le temps d’un sourire de lune. Le soir était doux, ni trop chaud, ni trop froid… accueillant.
Les évènements de la journée avaient épuisé les deux compagnons. Ceux-là avaient quitté le lieu fatidique… Le mur d’Inov était donc derrière eux, un peu plus loin de quelques kilomètres seulement, encore si imposant.
Ils traversaient un bois, semblable à celui dans lequel vivaient la veille encore Tilly et Fildor. Kara et Maej’ demeuraient muets, revenant sur leurs pas. Sans doute faisaient-ils cela pour la simple raison qu’ils ignoraient les secrets des alentours, évitant ainsi de se perdre. Le silence, paradoxalement, en disait long sur leur méditation…
Kara hurla !
Maej’ bondit, stupéfait.
Un sifflement strident arracha le calme de la nature à demi endormie.
Affolés, perturbés dans leur sérénité, en danger ?
Le cœur jouant les tambours de guerre.
Les yeux aux humeurs folles.
Les genoux tremblants.
Peur.
Une flèche vint tout juste frôler le visage des deux amis. Aux aguets, Maej’ réagit en une fraction de seconde et dégaina sa dague aux yeux de la nature. Les rayons rougeoyant de l’astre en déclin conféraient une allure endiablée à cette arme acérée. L’ennemi n’était pas loin, mais où ?
Une seconde flèche siffla, plus près de Kara cette fois. Pour sûr, ces étranges agresseurs n’en voulaient pas au jeune agélien, mais bel et bien à l’atrewlienne.
«
Courez !
lui ordonna Maej’.
Nous sommes à découverts.
»
Tous deux entamèrent promptement une fuite dans la direction opposée aux différentes attaques. Leur souffle, leur pas lourds et précipités, leur agitation peu discrète faisaient d’eux des proies facilement repérables. S’il le voulait, Maej’tei pouvait se mouvoir plus rapidement que cela à travers les bois, mais il était hors de question de laisser Kara derrière lui.
Bientôt, la frontière de la forêt franchie, ils s’embarquèrent tous deux sur une petite clairière. Endroit malheureusement… coupé par une rivière imposante et rageuse. Kara s’arrêta à sa rive. Maej’ fixait les titans de bois, cette armée impassible au regard smaragdin, attendant la sentence. Et là…
Deux hommes émanèrent d’entre les puissants bras de la forêt, d’entre leurs corps indéfectibles, d’entre leur chevelure d’un doux et tendre vert. Deux hommes s’apparentant à deux soldats correctement armés.
«
Le seigneur Argor sera bougrement content de savoir que nous vous avons retrouvé, Kara…
lança l’un des deux.
Ces énormes volatiles que vous nous avez envoyé, en fuyant, nous ont directement conduit vers vous. Je doute cependant que le seigneur se soit aperçu de notre absence. Sans doute nous croit-il morts, baignant parmi le sang de nos camarades. Qu’importe, sa surprise sera plus grande encore lorsque nous reviendrons avec vous, comme prisonnière… »
Maej’ attaqua.
Sans doute ne fallait-il pas oublier qu’il était là, prêt à donner sa vie pour son amie.
La pointe de sa lame déchirant les cieux, il s’approcha du premier soldat. Ses pas étaient sûrs, son approche vive et précise, son coup, sans aucun doute, allait être le premier et le dernier. Ses bottes épousaient élégamment la surface de cette clairière, terrassant les brindilles qui chatouillaient le bas de ses genoux. Le terrain était à lui. Un pas de plus, il y était. D’une petite impulsion, il quitta le sol afin de mieux abattre sa détermination sur ce tas de ferraille vide de toutes pensées. La nature, elle-même, le soutenait. Ses pieds se posaient sur le vent, valeureux allié qui lui offrait son corps immatériel. Le combat, pour Maej’, était une danse. Une danse dont le tempo était réglé par les battements aléatoires de son cœur. Il était confiant… étonnement libre dans la bataille.
Sa dague, enfin, trancha l’air et…
Un coude, émanant de nul part, vint lui frapper la mâchoire.
Le choc fut impressionnant. Maej’ sentit se briser son aisance, son bien-être, sa facilité. Lourdement, il atterrit au sol laissant son arme s’élancer vers les fourrés avoisinants. Sa joue heurta la terre, éraflée du même coup par la rudesse du sol et des cailloux. Sa chevelure verdoyante se confondit avec l’herbe de la clairière, s’éparpillant avec affolement entre les diverses pousses. Un filet pourpre naquit non loin de ses lèvres. L’entaille, quoique fine, commença par suinter quelques larmes de ce liquide rouge… avant de révéler les flots plus abondants d’une impétueuse cascade.
Bien vite, le soldat d’Argor entama une longue série de coups de pied à répétition. Maej’ tenta de se lever, tituba et s’effondra. Ses gémissements assaillaient directement le cœur de Kara… Finalement, le jeune agélien fut projeté jusqu’à la rive, ses bras flottants sur l’eau fraîche et limpide. Kara s’abaissa auprès de son compagnon. Elle essaya de l’extirper de là, effleurant du bout des doigts le liquide qui semblait guider son destin…
Kara
Posté le: Sam Mai 05, 2007 6:25 pm
Sujet du message:
E
n proie à sa culpabilité, l’atrewlienne s’était contenté de suivre mécaniquement son silencieux compagnon, incapable d’émettre le moindre son lorsque ce dernier avait fait volte-face et s’était élancé le plus rapidement qu’il avait pu. L’ayant rejoint là où Tilly les avait quittés, elle l’avait retrouvé, étendu, submergé par sa détresse. Dans un geste aussi inattendu qu’insolite aux yeux de l’atrewlienne, il l’avait alors enlacé. Ce type de contact avec un autre être vivant était une étrangeté pour l’ancienne esclave. Son étreinte rassemblait de la douceur et de la force dans un même geste. Le laissant faire un instant, elle sentit son cœur se serrer lorsqu’il la questionna. S’écartant du jeune homme qui restait allongé, elle rompit la position et s’agenouilla à son côté. Elle le dévisagea, gravant dans sa tête l’image de son compagnon. Cette chose dont elle avait eu conscience la veille se reproduisit. Elle ressentait de la peine, mais ce n’était pas sa peine à elle, pas seulement. Elle se surprenait à ressentir celle de Maej’. Le voir ainsi la rendait encore plus triste. Elle aurait voulu faire quelque chose. Jamais elle n’avait vécu cela auparavant. Que pouvait-elle seulement dire pour l’aider ?
« Non, il n’y a pas besoin de larmes pour pleurer. Lorsque toutes les larmes de nos yeux se sont écoulées, il y a encore les larmes de sang que personne ne peut voir... »
Poussée par une impulsion inexplicable, Kara effleura des doigts une paupière de son compagnon d’infortune. Le contact électrique fit naître une douce chaleur dans la main de Kara. Contre toute attente, une larme se forma et perla sur la joue du jeune homme. Loin d’être effrayée par une nouvelle manifestation de la malédiction marquée sur sa peau, elle avait, un instant, été apaisée. Retirant sa main, la chaleur faiblit et disparut. L’instant d’apaisement s’estompait déjà.
Les mots ne pouvaient pas faire grand-chose devant son chagrin. Kara se sentait responsable. Elle courba de nouveau la tête comme à son habitude. La culpabilité insupportable était revenue plus forte que jamais.
Contemple ton œuvre. Cet homme est maudit à cause de toi. Sa douleur qui te hurle aux oreilles ne t’émeut donc pas ? Que crois-tu qu’Argor ait fait à son ami ? Car c’est certainement ce dernier, manipulé par ton ancien seigneur, qui a tué le père de Tilly. Lui aussi, tu l’as maudit !
Rappelle-toi les heures noires. Rappelle-toi ce qu’il t’a fait faire. Ménaris n’est pas le premier à mourir de tes mains. Rappelle-toi Solenn. Rappelle-toi ta main. Rappelle-toi !
ASSEZ !!! ASSEZ !!!
La vérité est pourtant celle-là. Que comptes-tu faire maintenant ? Ne le sais-tu donc pas ? Rester assise comme une idiote à pleurer ? Quel courage !!!
Un rire mauvais résonnait dans sa tête. Cette voix de plus en plus présente avait raison. Elle ne devait pas rester là, à pleurer. Elle ne pleurerait pas, pas cette fois. Elle savait ce qu’elle devait faire, pourtant la décision était difficile. Elle allait devoir abandonner bien des choses. Contemplant les arabesques bleu nuit de ses mains, elle fit son choix. Dans un souffle à peine audible, elle commença :
« Je suis navrée, tout est de ma faute...
Je suis la seule responsable de tous ces malheurs…
Vous ne voudrez sûrement pas le faire, mais lorsque vous aurez tout entendu, vous changerez sûrement d’avis…
Je me suis enfuie hier, comme je vous l’ai déjà dit, mais ... j’ai causé la mort en le faisant.
Attendez, ne dites rien, avant de vous avoir tout avoué…
Oui, j’en éprouve une grande honte, mais avec ces mains, j’ai pris la vie d’un homme, le meilleur ami de mon maître. C’est une chose terrible que j’ai fait, mais le pire est que la mort m’a suivie, prenant les parents de Tilly, d’abord sa mère, sûrement des mains de mon maître, puis son père, comme nous l’a raconté cet aérien. Ces marques sur mes mains sont apparues pour me rappeler que j’ai pris la vie avec celles-ci. C’est une malédiction... le sceau de mon infamie.
Je crois que votre ami a subi cette même malédiction en tombant entre les mains de mon maître. Mieux aurait valu qu’il meure... Mon maître est un homme terrible qui obtient toujours ce qu’il veut et il sème la mort au besoin.
Vous devez absolument me tuer avant qu’elle ne cause d’autres malheurs...
Si vous le faites, mon maître relâchera peut-être votre ami... »
Elle avait achevé sa tirade sans faiblir, ni larmes, guidée par sa nouvelle résolution. Attendant la condamnation qui ne saurait tarder, elle perçut le mouvement de son juge auprès d’elle. Il avait dû se lever et allait maintenant accomplir la sentence. Son cœur affolé lui hurlait de fuir, pourtant sa décision le lui interdisait. Elle restait immobile, patientant...
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L
e seigneur, retiré de la réalité, agenouillé aux pieds du lit de mort, sentit un contact amical sur l’épaule, sans comprendre et entendit une voix l’extirper de ses songes.
« Lorsque l’un tombera, l’autre le relèvera… Et je vous aiderais à vous relever, seigneur Argor… je vous aiderais… soyez-en sûr… »
Cela lui revenait. La voix provenait du captif de la veille, ce captif qui lui avait sauvé la vie le matin même. Cet acte totalement désintéressé était une forme de courage et de loyauté comme lui avait accordé Ménaris, son ami.
Oui, tu m’as vraiment envoyé un curieux ange gardien, Ménaris.
Le seigneur rouvrit les yeux contemplant son ami endormi d’un sommeil sans fin. Se relevant avec difficulté, Argor sentit ses jambes faillir. La main amicale quitta son épaule et lui prit le bras, lui offrant un soutien.
« Merci, Rynn, il est temps, je crois de rejoindre notre tente. Sortons. »
Les hommes réunis en petits groupes autour des feux faisaient mijoter dans des marmites fumantes une sorte de ragoût dont les fumets prirent d’assaut les narines des deux hommes. L’un d’entre eux les voyant sortir de la tente endeuillée, s’avança vers eux, stupéfait de voir le seigneur d’Aern prenant appui sur le nouveau venu.
« Seigneur ? Vous vous sentez bien ? questionna Reymard.
- Je crois que ces satanés volatiles m’ont bien arrangé... Rynn, notre tente est celle-là, devant.
- Je vais vous chercher le guérisseur, seigneur.
- Oui, ce sera peut-être utile. »
La tente désignée par Argor était aussi imposante que celle d’où les deux hommes provenaient, mais était par contre noire ornée d’un galon d’argent. Une bannière indistincte dans la nuit claquait au vent. Pénétrant sous l’abri, Rynn découvrit une tente spartiate faiblement éclairée par deux torchères. Deux lits couverts de fourrures étaient installés à l’intérieur.
« Là, mène- moi jusqu’à celui de droite. »
Son pas devenu de plus en plus pénible, Argor s’écroula sur sa couche avec soulagement. Son soutien paraissait tout aussi épuisé que lui. Après avoir repris quelques forces, le seigneur se redressa et entreprit de déboutonner sa tunique ensanglantée. Sa main tremblante s’obstinait boutons après boutons. Libérant une épaule après l’autre, il tira lentement l’étoffe qui imprégnait ses plaies. Le sang coagulé fut arraché, ravivant le feu dans son dos. Ses blessures saignaient de nouveau. Dans un ultime effort, il dégagea complètement le tissu jusqu’à ses reins, le visage grimaçant de douleur.
« Quelles saletés de bestioles ! »
À cet instant Reymard qui tenait deux bols fumants entra sous la tente accompagné d’un homme les cheveux poivre et sel, portant une besace bien garnie à son côté.
« Je vous apporte de quoi manger, seigneur. Avez-vous encore besoin de moi ?
-Merci Reymard, cela ira. »
L’homme désigné comme guérisseur s’approcha sans mots du blessé. Versant de l’eau claire dans une bassine de porcelaine, il sortit de ses fontes un linge immaculé et entreprit de nettoyer les plaies d’Argor. Minutieux, il retirait chaque grain de saleté pendant que son patient réprimait des gémissements de douleur. Une fois fait, et toujours sans un mot, il fouilla de nouveau sa besace et en ressortit un onguent verdâtre qu’il étala généreusement sur les plaies à vif. Il finit enfin par un bandage ferme et salua Argor de la tête.
« Merci Marl. Occupe-toi de mon ami, veux-tu.
Êtes-vous blessé Rynn ? »
demanda Argor.
« Marl est muet, il faut que vous lui expliquiez pour qu’il puisse vos aider. »
Le bras droit en écharpe, le seigneur se couvrit maladroitement d’un manteau de fourrure et se leva jusqu’à la table au centre. Il s’y assis et porta de sa main valide le bol fumant à sa bouche.
Se retrouver là, sans Kara paraissait étrange à Argor. Il se revoyait dînant avec elle. Elle commençait à lui manquer, mais il ne pourrait jamais lui pardonner ce qu’elle avait fait.
Oh, Kara, qu’as-tu fait ?
Il désirerait cruellement la retrouver, mais que ferait-il à ce moment-là car ce moment arriverait, il en était certain...
Mais pour l’instant, il y avait ce curieux jeune homme aux cheveux verts qui se laissait examiner par Marl.
Maej'tei
Posté le: Lun Avr 09, 2007 9:55 pm
Sujet du message:
« Lorsque le chant des rivières flottera sur le souffle fin de la brise d’été… Lorsque les douces lèvres du vent effleureront le cœur de chaque homme… Lorsque les mains enfantines de l’air enlaceront le visage de la détresse… Lorsque les mots de l’espoir seront murmurés par une voix lointaine mais pourtant familière… Non… Vous ne serez pas seul… »
Ce fut donc les songes étranges d’un Rynn esseulé et perdu dans les dédales infernaux d’une tristesse encore méconnue. Sans véritablement comprendre ce que cette voix venait de lui murmurer à l’oreille, il laissa ses yeux voiler le corps d’un noble capitaine. Entre grandeur immuable et peine déchirante, tels étaient les sentiments qui combattaient ardemment autour d’un être sans vie ; à la manière d’un tourbillon indicible qui étreignait l’homme aux souffles dérobés.
Non loin du jeune Rynn, un torrent impétueux naissait d’entre les immémoriales collines. Ce même torrent qui subtilisait la place du silence par lamentations poignantes. Tandis que son courant ne faiblissait pas, les falaises en contrebas se voyaient finalement noyées par cet identique chagrin que seul la perte d’un être savait faire couler. Les portes de l’âme s’ouvrirent quelque peu, puis laissèrent l’armée des plaintes s’échapper. Une armée qui venait de dévaster, à elle seule, la gorge d’un malheureux seigneur. Une armée qui, après tant de combats et d’acharnements, mourut, éparpillant dans les airs ses innombrables soldats : des sanglots… Plus haut, plus haut encore que les portes de l’âme, plus haut encore que les ancestrales collines, étincelaient deux étoiles que l’eau cristalline avait su faire scintiller. Trempées par ce même élan de détresse et d’incompréhension, elles s’enveloppaient parfois d’un drap fin et ancien, comme si ce moment n’était rien qu’à elles… comme si la solitude était le dernier recours… Un drap fin… Oui… Ses paupières…
Rynn et ses pensées s’attardèrent sur le seigneur d’Aern, un homme piétiné par l’injustice de la vie, par l’horreur des races. Ses mains se portaient à son visage léché par la langue perfide de l’affliction.
Le bout des doigts de ce jeune homme se mit inopinément à picoter, tentant de faire entendre leur envie d’une petite voix. Une minuscule aiguille titillait sa fine peau. Celle-ci, frêle, suintait d’infimes perles qu’une ineffable volonté faisait scintiller, humectant doucement la totalité de ses mains. Allait-il le faire ? Il était prêt, mais comment allait réagir Argor ? Ils ne se connaissaient pas, ou du moins très peu.
Imperceptiblement, le bout de ses doigts obéit à l’étincelle de ses envies ; et sa paume vint tapoter l’épaule du seigneur. Ce geste était le résultat d’une complicité naissante qui était d’une nature aussi complexe et peut-être même aussi forte que la diversité qui régissait Arkantis.
Gardant la tête haute, le regard droit, le buste dressé vers l’avant ainsi que la main posée sur l’épaule de l’homme en pleurs, Rynn tentait de paraître fort et robuste. Sans doute pour mieux encouragé son nouvel ami. Il souffla alors d’une voix déterminée :
« Lorsque l’un tombera, l’autre le relèvera… Et je vous aiderais à vous relever, seigneur Argor… je vous aiderais… soyez-en sûr… »
Ses derniers mots eurent beaucoup de peine à émaner de sa gorge. Peut-être parce que le jeune homme venait de réprimer… un sanglot.
Canæn souriait d’un air sadique et bougrement moqueur.
« Mon pauvre Laroc,
dit-il en ricanant,
tu ne ressembles vraiment plus à rien. D’ailleurs, quand as-tu ressemblé à quelque chose ? »
Laissant son rire trancher le silence de mort par coups indénombrables, il tapa quelque peu dans le cadavre de son défunt camarade. Sa botte rebondit sur le flanc flasque du guerrier qui gisait là, les yeux béants vers l’azur arraché, meurtri… couvert de blessures blanchâtres.
Alors que Canæn parlait seul, tel l’être étrange qu’il était, un souffle pratiquement tué par la bataille continuait lentement de subsister. Un souffle chaud mais qui, seul face à cette nature, paraissait court et fébrile.
« Canæn, que fais-tu là ?
demanda une voix au ton clair et influent.
Le seigneur Argor nous a formellement interdit de revenir en ces lieux. Il craint que…
- Que ces monstres volants reviennent nous becqueter, oui… je le sais,
coupa-t-il exaspéré.
- Si tu le sais si bien, dis moi ce que tu fais ici.
Valad attendait une réponse.
Tandis que, non loin de là, le souffle poursuivait sa caresse sur la chevelure émeraude et rubiconde de la clairière.
« Quand te décideras-tu à répondre ?
- Ces foutus piafs ne reviendront pas,
lâcha Canæn les yeux tournés vers un soldat éventré.
- Le seigneur Argor a dit…
- Je sais ce qu’il a dit ! »
Son ton sec brisa la phrase du soldat Valad.
Ce dernier sourcilla devant la réaction désinvolte et peu compréhensible de son camarade. Mais cers derniers temps, les agissements de Canæn étaient suspicieux…
Une main immatérielle tenta d’agripper l’attention des deux hommes : un souffle de plus en plus audible et de plus en plus rauque agressait la calme de la clairière. L’être, auteur de ces sons sourds, s’apprêtait sans doute à rendre l’âme.
« Tu es essoufflé Valad ?
balança Canæn à la suite de ces bruits.
Tu n’es pas très endurant pour un soldat rangé aux côtés de l’illustre Argor…
- Ce n’est pas moi. »
Déjà, leurs yeux plongeaient aux creux de cette forêt charnelle, graisseuse, métallique et… sanglante. Mais l’immobilité resta reine… jusqu’à ce qu’une aile ne perfore les cieux. Au milieu de ces corps avachis n’importe comment, émanaient des plumes aux teintes roses et noires. L’aile battait lentement, secouée par de spasmes étranges que l’instinct de survie activait dérisoirement. Elle tentait de s’extirper de cette future pourriture, mais rien n’y faisait. Sa prison puant la mort à plein nez ne souhaitait pas libérer la seule esclave encore saine et sauve qu’elle possédait.
Valad et Canæn fixèrent longuement l’éveil paresseux et dérisoire de l’individu. Leurs regards se croisèrent un instant, et leurs lames d’acier incendièrent les alentours de leurs reflets argentés.
Arme à la main, ils avancèrent lentement vers le seul coin de ces lieux susceptibles d’abriter encore la vie. Mais quelle vie immonde était-ce…
« Ces piafs ont du mal à clamser dirait-on,
cracha Canæn.
Valad, lui, demeurait silencieux, concentré sur le moindre mouvement d’aile, le moindre souffle ondoyant ces plumes immondes.
Une fois arrivé au niveau de l’aérien enserré par le néant, ils découvrirent son visage blême, suintant de petites larmes de sueur mais aussi et surtout… de petites larmes de douleur.
Canæn s’empressa de pointer son épée vers les nuages, déchirant le voile de saphir de l’extrémité de sa lame ; sans doute pour mieux l’abaisser ensuite. Son geste était lent, mais trahissait la puissance et le sadisme qu’il y mettait.
Un souffle muet se déroba sur la commissure des lèvres de la bête… Puis un autre… Encore un… Le tout s’entrelaçait pour former une phrase brève et piétinée par la faiblesse.
« Je… Je comprends,
murmura l’aérien,
Je comprends pourquoi cette jeune femme a fui votre seigneur… Elle… »
La lame de Canæn déchira son bas ventre.
Valad eut tout de même le temps de repousser quelque peu l’arme afin qu’elle n’atteigne pas directement le cœur de la créature. Peut-être avait-elle une chance de s’en sortir. Pourquoi avait-il agi ainsi ? Ce n’était pas par pure pitié pour l’aérien, non, mais plus par loyauté pour Argor. Valad avait compris… Tout en regardant la conscience de l’homme volant s’échapper de ses yeux, il déclara dune voix presque imperceptible :
« Il parlait… Il parlait de Kara. »
Le soldat fut vif comme l’éclair. En deux temps trois mouvements il ôta la lame d’acier du corps figé de la créature et offrit sa joue à ses lèvres. Cela eut pour conséquence de laisser le souffle de l’aérien parcourir sa peau… Il était encore vivant.
Le soldat lança à Canæn :
« Aide-moi à le mener jusqu’au camp. Il faut à tout prix le garder en vie. Il semble savoir des choses sur Kara… Choses qu’Argor serait soulagé d’apprendre. Peut-être même qu’il sait où elle se trouve…
- Bien sûr qu’il le sait ! A ton avis, qui nous a envoyé ces gros piafs sur la tronche ? La p’tite Kara n’a pas l’air aussi fragile qu’on ne le pense…
- Je croyais qu’il nous avait attaqué à cause de la bête de leur espèce que le seigneur avait traqué et tué,
déclara Valad en soulevant l’aile gigantesque.
- C’était sans doute une excuse comme une autre pour se venger de notre grand seigneur…
Le temps s’écoula le long de la rivière anarchique, fuyant la clairière morbide figée dans son état de vide extrême.
Les deux soldats, Valad et Canæn, menaient tant bien que mal l’aérien vers le campement. Mais cette créature semblait si fébrile… Elle perdait du sans et cela faisait un petit moment qu’elle n’avait pas gémi. Peut-être avait-elle sombré dans un coma profond ? Qui pouvait savoir quand le destin déciderait de la réveiller ? D’ailleurs… qui pouvait savoir si la destin déciderait seulement de la réveiller… ?
----------
« Un homme avec la même couleur de cheveux que celui-là… un homme avec la même couleur de cheveux que celui-là… un homme… même couleur de cheveux… Il l’a massacré sous mes yeux... même couleur de cheveux. »
Ces bribes de phrases ne cessaient de le hanter.
Une masse venait de lui tomber sur la tête… Quel était le plus gros choc : la mort de Fildor ? Le rejet des aérien ? Ou… la survie de Rynn ?
Maej’tei ne bougeait plus… Maej’tei ne respirait plus… Il s’était braqué comme jamais il ne s’était braqué. Là, en cette heure, ici même… ses émotions le coinçaient chacune leur tour. L’étau sentimental se resserrait inexorablement. Son cœur, ses veines, ses poumons, sa gorge… comprimés par une sensation que le jeune agélien ignorait.
Cela faisait plusieurs minutes déjà que Kara et lui étaient seuls, marchant doucement et silencieusement en direction des bois en contrebas. La pente qu’ils avaient à descendre étaient de moins en moins abruptes, mais cela n’empêchait en rien la déferlante cascade de tristesse de couler insolemment aux creux de son esprit. Maej’ sentait ses songes se chamailler, se bousculer, s’accorder enfin pour mieux se trahir. Aucunes d’entre elles n’étaient bonnes à prendre, mais il les prenait toutes…
Kara restait silencieuse, la tête baissée vers le sol comme à son habitude. Sans doute pensait-elle à Tilly, qui n’avait plus, ni père… ni mère…
Maej’, lui, n’en pouvait plus. Il ne comprenait rien ! Où était Rynn ? Mort ? Vivant ? Avait-il tué les confrères de Fildor ? Avait-il tué Fildor ?! Qu’était-il devenu ? Etait-ce vraiment lui ? Non… Ce ne pouvait pas… mais… si… et si les aériens s’étaient trompés !
Le barrage céda. Les émotions volèrent en éclat.
Sans crier gare Maej’ tourna des talons et gravit une nouvelle fois la pente qui menait vers les contreforts du Mur d’Inov, vers le repère des hommes volants. Ses jambes se mirent en action. La course était intense et Kara s’écria derrière lui :
« Monsieur Maej’tei ! NON ! »
Mais déjà le demi agélien bondissait de pierres en pierres. La jeune femme ne pouvait suivre le rythme et ses cris se perdaient au loin, aux bras des échos mourants.
En un temps incroyable, Maej’ arriva à l’endroit même où les aériens les avaient quitté, il s’y arrêta, les poumons emplis de braises ardentes, la gorge de flammes et le souffle brûlant d’une flambée. Il tomba à genoux, puis s’allongea seul, sur le dos. Fixant de ses yeux émeraude le ciel déchiré de blanc. Seul le bruit sourd de son tambour cardiaque tuait le silence. Kara, au bout de quelques minutes… arriva… essoufflée. Elle découvrit son ami dans un état qu’elle ne comprenait que trop bien… Il ne pleurait pas… et c’était de là que venait l’incompréhension…
Dans un élan d’incertitude et de remise en question, il enlaça la jeune femme et lui souffla à l’oreille :
« Kara, rassurez-moi… Je n’arrive pas… dites-moi qu’un homme n’a pas besoin de larmes pour pleurer… »
Kara
Posté le: Mer Avr 04, 2007 7:35 pm
Sujet du message:
L
e seigneur aux prises avec un homme-oiseau particulièrement enragé parait et parait encore les mortels assauts. En sueurs, il commençait à haleter. La rage le submergeait. Il était incapable de porter un coup. Le poids des années se faisait cruellement lourd à cet instant. Il lui fallait réagir sinon bientôt il n’aurait plus aucune force. Entendant ses hommes tomber autour de lui, le seigneur était au paroxysme de sa colère qui explosa en une brutale offensive que l’aérien utilisa contre lui afin de le jeter à terre dans un cri de triomphe.
Je suis perdu !
Au sol, Argor aperçut un de ses hommes qui se portait à son secours se faire projeter à bas de sa monture sans plus d’efforts. Les serres de son ennemi se refermèrent alors sur lui, lui pénétrant les chairs. Il aurait voulu hurler mais son souffle lui manquait comprimé qu’il était entre les griffes acérées.
Ménaris, mon ami, je vais bientôt te rejoindre...
Argor se préparait déjà à sa mort inéluctable. Ses yeux se voilaient déjà par manque d’air lorsque tout à coup, il se sentit percuté par quelque chose, puis tombé. Sa chute amortie par le corps d’un autre, il pouvait enfin reprendre une gorgée d’air et découvrit son sauveteur.
Rynn ?
Se relevant, l’épée toujours à la main, bouillonnant d’un désir de mort, Argor était stupéfait. Cet homme, qu’il avait failli abattre, venait de lui sauver la vie.
Tu m’as envoyé un curieux ange gardien, Ménaris. Qu’a dit cette chose ? Maej’ ?
Vif comme l’éclair, Rynn lui prit son épée et se retourna sur l’aérien qui avait déjà expiré, s’acharnant contre le cadavre dans un déferlement de rage.
L
e choc de la bataille était passé. Ne subsistait qu’un silence de mort entrecoupé de plaintes gémissantes. Le seigneur abasourdi par ce qu’il venait de se passer contemplait le camp dévasté. Son regard fixé sur les restes informes de son ennemi passa à un de ses hommes qui gisait la gorge tranchée dans une mare de sang. Plus loin, Laroc, le corps tordu dans une position invraisemblable avait les yeux vitreux. Et là, un autre... L’affrontement brutal avait été court malgré l’impression de temps ralenti. Les hommes d’Argor avaient de toute évidence payé un lourd tribut. Il n’y avait eu ni vainqueur, ni vaincu. Chaque partie était repartie amoindrie.
Il te faudra encore attendre mon ami, avant que je ne te rejoigne.
Encore anesthésié par l’adrénaline du duel, Argor ne prêtait aucune attention aux lacérations que lui avait fait son adversaire en le saisissant. Son attention était maintenant complètement acquise au jeune homme aux cheveux verts, qui pleurait à genou. La détresse de ce dernier était tel un écho à ses oreilles. Se substitua, à l’image du jeune homme, la sienne la veille pleurant son compagnon disparu. Ramassant l’épée que Rynn lui avait subtilisée, il essuya la lame ensanglantée sur le revers de sa manche gauche avant de la ranger dans son fourreau. Il s’approcha alors de l’homme et lui posa une main qui se voulait douce sur l’épaule.
« Tu as combattu vaillamment Rynn, fils de Karic. Ton ami est vengé, sois en certain…
Viens, il ne faut pas rester ici. Ils pourraient revenir pour essayer de nous achever. »
Argor, contre toute attente, soutint Rynn alors qu’il se relevait sans forces. Valad arriva à cet instant, le bras gauche flasque. Etonné de la scène, il questionna visiblement inquiet.
« Seigneur, vous êtes blessé ?
- Ce n’est rien Valad. Cela aurait pu être pire sans Rynn. »
Valad en fut ébahi. Il dévisagea le jeune homme épuisé qui pleurait encore, soutenu par son seigneur. Il ne comprenait pas. Argor reprit :
« Les pertes ?
- Nous en avons beaucoup, seigneur. J’ai compté quinze morts, sept blessés dont deux en très triste état.
- Récupérez les chevaux. Nous retournons au camp.
- Bien seigneur. »
Valad repartit aussitôt et donna les instructions à chaque homme encore en état de se mouvoir. Petit à petit, la troupe se rassemblait. Deux d’entre eux, encore valides, hissaient les plus mal en point sur leurs montures, juste après les avoir rapidement pansés, les attachant solidement afin qu’ils ne tombent pas. Déjà, Valad revenait vers son seigneur tenant à la main la bride de trois chevaux dont celle de l’étalon d’Argor.
« Que faisons-nous des morts, seigneur ?
- Laissez-les. Nous reviendrons, si nous le pouvons.
- Mais seigneur, le rite...
- Hé, bien quoi ? Nous ne pouvons rien faire maintenant. Les vivants sont plus importants à cet instant.
- Vous avez raison seigneur. Pardonnez-moi.
- Aide notre ami à monter, Valad. »
Le bras toujours aussi flasque, Valad interpella Canaen qui grommela. Le seigneur qui soutenait toujours Rynn laissa ses hommes emporter ce dernier et l’aider à monter sur l’un des chevaux. Il s’approcha de sa monture, attrapa le pommeau de la selle et se hissa en grimaçant de douleur. Une chaleur nouvelle irradiait de ses plaies.
Saleté de bestiole volante. Comment ont-elles pu être créée ?
« En route »
Ordonna alors Argor.
La troupe ainsi réunie, dont le moral était au plus bas, se remit en route dans un silence pesant. La moitié des montures n’avaient pas de cavaliers. Les survivants mal en point se tenaient plus ou moins avachis sur leur destrier suivant leur seigneur qui par fierté se forçait à se tenir droit malgré la douleur. Le retour au camp se fit ainsi, silencieusement, que seuls quelques gémissements rompaient. Rynn, prisonnier de sa peine, se contentait de suivre la troupe sans montrer aucun signe d’intérêt pour ce qui l’entourait. Les heures passaient, la progression se faisait lente.
L
a journée s’était écoulée comme dans un mauvais rêve lorsque les survivants aperçurent les premiers feux de camp de leurs compagnons restés à veiller le corps de leur capitaine. Sous les yeux médusés de ces derniers, la colonne pénétra jusqu’au centre du camp, en ameutant tous les soldats présents. Les hommes épuisés se laissaient tomber à bas de leur monture, rattrapés par leurs compagnons stupéfaits. Certains d’entre eux ne bougeaient plus, l’inconscience les avait accueillis au cours du long pénible voyage de retour. Ils furent détachés des sangles qui les maintenaient en selle et portés précautionneusement sous les tentes. Déjà, leurs compagnons les soignaient au mieux de leurs compétences.
Argor, souffrant de mille feux dans ses chairs s’exclama :
« Nous avons été attaqués par les monstres ailés. Que les sentinelles soient très vigilantes !
Voici, Rynn, fils de Karic, cet homme fait désormais parti des nôtres. Traitez-le comme tel. »
Argor s’autorisa seulement alors à descendre de son étalon. Tremblant sur ses jambes, il se rattrapa au pommeau de son cheval.
« Seigneur ? »
Demanda un soldat inquiet.
Se ressaisissant, Argor lâcha sa monture.
« Darman a besoin d’être bouchonné, je t’en charge, Reimard.
- Oui, seigneur.
- Rynn ? »
Celui-ci était toujours prostré sur son cheval. Sans réactions à l’appel de son nom, il restait immobile. Argor lui saisit la main et d’une voix calme et ferme, lui dit :
« Rynn ! Nous sommes arrivés. Viens avec moi. »
Rynn descendit mécaniquement et se laissa guider, tel un enfant, par la voix impérieuse. Argor se dirigeait vers une large tente de couleur beige ornée d’un galon bleu marine. Une oriflamme noire claquait au vent et deux gardes se tenaient immobiles de chaque côté de l’entrée. Ouvrant la porte, le seigneur d’Aern pénétra le premier, suivi de près par Rynn. Au centre de la tente, encadré par deux flambeaux, un corps richement vêtu gisait sur un lit de fortune, les mains réunies sur le pommeau d’une épée. Argor inclina la tête dans un salut respectueux, empreint d’une forte émotion. Ses yeux brillaient d’humidité.
« Voici Ménaris... Il était mon meilleur ami... Hier, une ... il a été assassiné. Lorsque nous t’avons trouvé, nous étions à la poursuite de son assassin...
Ta rage, je la connais, j’en éprouve les mêmes tourments... Je suis désolé pour ton ami. Je comprends mieux que personne ce que tu endures.
Demain soir aura lieu notre rite d’accompagnement des morts. En attendant, tu seras le bienvenu sous ma tente.
Je ... »
Sa dernière phrase s’éteignait dans la gorge du seigneur. Les larmes coulaient sans retenue sur ses joues. Ses yeux s’étaient fermés pour mieux se souvenir de son ami. Titubant à cause de ses plaies embrasées qui lui interdisaient de les ignorer davantage, il plia un genou puis l’autre et se retrouva à terre, grimaçant de souffrance...
________________________________________
T
illy, prise un d’un sombre pressentiment, attendait que la masse volante se rapproche d’eux. Elle constatait avec horreur qu’elle avait été diminuée au moins par deux. Attendant anxieuse, elle n’osait se porter à leur rencontre, reculant le plus possible le moment de vérité. Laissant le temps s’égrener au ralenti, elle fixait maintenant le sol, incapable de relever les yeux.
La masse se rapprochait de plus en plus d’eux. Kara arrivait maintenant à distinguer chaque individu. Passant de l’un à l’autre, elle en cherchait un de plumage bleu et jaune. Elle crut en dénombrer deux peut-être même trois. Leurs silhouettes devenaient plus précises. Le premier n’était pas Fildor. Le deuxième avait trop de plumes d’or, ce ne pouvait être lui. Le dernier avait aussi des plumes de jade. Au désespoir, Kara repassa en revue tous les aériens sans trouver trace de Fildor. La culpabilité se faisait de plus en plus forte en elle.
Contemple ton œuvre, tu as fait de Tilly une orpheline.
NONNNN !!!!! Je n’y suis pour rien. Je ...
Maej’, lui aussi avait compris. Il s’était dirigé vers la petite aérienne, lui murmurant sûrement à l’oreille la terrible nouvelle. Un hurlement de douleur explosa de la gorge de la petite, qui s’était réfugiée en pleurs dans les bras du jeune homme.
Un aérien fauve descendit vers eux et s’arrêta en vol stationnaire au-dessus d’eux.
« Tilly ? Lâchez là, homme de peu d’honneur !
- Que dis-tu Fauvlum ? Cet homme ne m’a pas fait aucun mal. Pourquoi dis-tu cela ?
- Je suis désolé Tilly. Ton père est tombé... Il avait réussi à s’emparer du chef des étrangers, ceux qui ont assassiné ta mère lorsqu’un homme avec la même couleur de cheveux que celui-là l’a attaqué. Il l’a massacré sous mes yeux... »
Finit-il par dire la voix brisée.
Tilly hoqueta de surprise, rejeta rudement les bras de Maej’ et le regarda dans les yeux y cherchant des réponses.
« Était-ce votre ami, Maej’ ?
Vous êtes arrivé, puis Kara et enfin ces hommes... et la mort avec eux.
- Viens, Tilly, laisse ces étrangers. Nous t’accueillerons chez nous.
- Je suis navrée Tilly... Il vaudrait mieux que tu suives ceux de ton peuple… »
Intervint alors Kara.
Stoïque, Maej’ était figé dans un masque d’horreur...
Maej'tei
Posté le: Sam Mar 31, 2007 10:37 pm
Sujet du message:
La tempête de sang faisait rage.
Le seul vent qui giflait les joues en ce lieu n’était autre que le vent impétueux de la haine et du chagrin. Les parfums de fleurs remplacés par l’odeur âcre de la mort se déplaçaient avec vivacité sur le courbures de l’air en mouvement. Le soleil semblait lourd et brûlant, alors que la seule chaleur provenait en réalité de l’énergie dépenser par tels efforts. L’instinct de survie s’animait en chacun d’eux, autant du côté humain qu’aérien. Un instinct qui naissait pareil à un feu. D’abord étincelle frêle et vulnérable, puis flammes grandissantes enserrant d’une main ardente et avide le cœur de chaque guerrier. Le feu de la survie devenait petit à petit le brasier léchant de sa langue endiablée une véritable forêt d’été…
Rynn était totalement déboussolé, ne sachant pas où donner de la tête sas risquer de la perdre. Les lames d’acier perforaient les cieux tandis que les serres aériennes arrachaient l’air lourd de terreur.
Un homme hurla à sa droite.
Une de ces créatures volantes dont il ignorait le nom émit un long râle avant de s’effondrer au sol, le plumage totalement écarlate…
Un des soldats vint à la rencontre du jeune homme perdu, debout, il marchait vers lui, lentement. Il ne prenait même pas la peine de se protéger des attaques d’au-dessus. Alors que Rynn était pratiquement couché au sol, l’homme bredouilla une phrase incompréhensible, le regard perdu vers de nouveaux horizons que seul lui pouvait discerner. Que faisait-il ? Il laissa sa lame glisser de son poignet devenu étrangement souple. La suite coula comme l’eau de roche… si l’on se plaisait à considérer que cette eau prenait une teinte étonnement vermeille. Le soldat d’Argor se mouvait de plus en plus lentement, comme pris par une distorsion fortuite du temps. C’était donc le signe de la fin, de sa fin . Son genou heurta la terre, imité ensuite par l’autre. La mort pesait sur ses épaules comme aurait pu le faire un sac empli de roches, et Rynn regardait… comme si le reste de la bataille n’avait plus d’importance.
Les lèvres sèches de l’individu se séparèrent l’une de l’autre, comme déchirées par la fameuse faux. Déjà, le vent morbide de l’endroit pénétrait son être devenu si faible et si perméable. Tel du cristal que l’on broie sous la semelle de sa botte, l’âme du guerrier se brisa en milliers d’éclats cristallins afin de fuir par l’ouverture béante : sa bouche. Non loin de là, sa vie perlait à la commissure de ses lèvres par larmes pourpres. Une rivière sillonnait le long de son menton, épousant ensuite la forme de son cou rugueux, témoin des années difficiles. Rynn aurait pu jurer qu’il distinguait les contours d’une longue silhouette noire… plongeant sa main au plus profond de la gorge de sa proie. Qu’en sortait-il ? Une poussière d’étoiles magnifique, scintillant de mille feux face à l’astre du jour. Sa vie était happée. C’était en tout cas sa vision de la mort.
L’homme s’effondra à terre, immobile. Immobile pour l’éternité d’ailleurs.
Rynn s’approcha du cadavre mais n’osa pas le toucher. L’idée même de pouvoir l’effleurer l’horripilait. Non, sa seule idée était de s’emparer de son épée. S’il devait mourir aujourd’hui, qu’il meurt en s’accrochant avec hargne à sa vie !
L’autre couvrait parfois le soleil. Seule une alternance répétée entre l’azur et l’or envahissait le territoire de son regard. Se posant à terre à de certains moments, reposant du même coup ses ailes, il luttait contre l’ennemi qui lui semblait le plus dangereux, le plus horrible de tous : le seigneur Argor. Par pure vengeance ou par défense de ses terres, de son habitat, de sa nature ? La réponse importait bien peu. L’extrémité de chacune de ses plumes le picotait, comme si la haine et la détresse qui l’assaillaient cherchaient à fuir son corps au plus vite. Fildor, malgré les attaques répétées, sentaient son cœur pleurer l’être aimé. Ses larmes s’échappaient par le biais d’une pluie de coups ininterrompus. Une véritable cascade de ces tristes perles…
Mais son adversaire était plus tenace que cela. La haine démesurée ne pouvait suffire à abattre un pilier tel qu’Argor. Cependant, ce dernier peinait à esquiver, et les serres crochues et puissantes de l’aérien ne passait qu’à quelques pouces de son visage. La lutte était longue et intense. Son issue… incertaine. Lame d’acier contre serres tranchantes. Le armes étaient sensiblement les mêmes : haine contre haine…
« Canæn ! Qu’est ce donc que ces étranges oiseaux au dessus du campement ?
souffla Laroc à son camarade.
- Oiseaux ?répéta-t-il en un froncement de sourcils. Je ne sais pas… Je dirais… »
Sa phrase fut subitement tranchée par la lame rigide et glaciale des hurlements. Ceux-ci mêlaient terreur et douleur, accompagnés par d’autres instruments de musique tout aussi horribles. Bruissements d’ailes répétées, chocs de l’acier, frappes puissantes et bien placées, ou encore chute vertigineuse… tel était donc l’orchestre des enfers qui jouait sur l’autre rive.
« Une bataille !
s’écria Laroc avec stupéfaction.
Des hommes oiseaux… Vite Canæn ! portons secours à nos compagnons ! »
Les deux soldats, éloignés des combats par la rivière, avaient donc été épargnés par la furie des aériens.
Déjà, Laroc avait élancé son destrier dans les eaux plus calmes. Bien que le courant soit important, la puissance était tout de même moins marquée qu’en amont, là même où Rynn avait été emporté suite à un incident… ridicule. La trajectoire que décrivait le cheval était quelque peu diagonale mais rien de bien méchant.
Canæn, lui, qui ne partageait pas la loyauté et la ferveur de son compagnon, ne se précipita pas tête baissée vers le lieu de la bataille. Il attendit un certain moment puis se décida enfin à souiller les secrets du lit de la rivière. L’exaspération qu’il ressentait pour Laroc était de plus en plus glaciale, même s’il tentait tant bien que mal de la dissimuler.
« Comment peut-on être aussi aveugle ?
songea Canæn en découvrant le cavalier émaner de l’eau pure.
Prêt à donner sa vie pour un homme qui… ne l’aime même pas. Seigneur Argor ceci, Seigneur Argor cela… Bref… quand faut y aller… »
Canæn sortit à son tour de la rivière.
Il découvrit Laroc charger l’ennemi principal de son seigneur, un être ailé aux couleurs bleu et jaune. L’arme tendue vers le ciel, il hurlait sa détermination quand… Fildor le poussa simplement d’un grand coup d’aile. La réaction fut immédiate. Le cavalier fut instantanément désarçonner et tomba lourdement sur les roches qui s’étalaient non loin. De là où il était, Canæn entendit les os se briser et découvrit avec sadisme la tête du soldat décrire un mouvement étrangement impossible… Laroc venait de se tuer lui-même en laissant son manque de finesse et de stratégie opérer.
Curieusement, Laroc mourut contre le roc. Quelle ironie du sort !
« Ah…
fit Canæn sans aucune once de pitié,
je m’étais toujours demandé pourquoi il se nommait ainsi… Laroc contre le roc.
Et il explosa en un rire des plus sarcastiques avant de se plonger réellement dans la bataille. Plus par avidité sanglante que par solidarité…
Argor était au sol… essoufflé.
Fildor bondit sur lui et agrippa ses vêtements de ses serres colériques. En un rien de temps, il l’emmena en hauteur pour peut-être mieux le faire tomber.
Rynn examinait la lutte et se sentit prêt à agir. Alors que le nombre de tués et de blessés augmentaient autour de lui, il courut en direction du cheval de Laroc et monta en scelle hâtivement. L’animal hennit un temps avant que le jeune homme ne réussisse à le calmer. Il devait faire vite.
Ses tempes étaient de véritables tambours de guerre et son cœur une sorte de forge dans laquelle l’activité était lancée à plein régime. Son souffle était saccadé, comme interrompu par la pensée de ses actes à venir.
A brûle-pourpoint, il tira sèchement sur les sangles et donna un coup bref des étriers. Le cheval partit au triple galop. D’une vitesse folle, il se rapprochait de la créature volante tout en brandissant son arme vers les lambeaux immaculés des cieux. Il était trop bas et l’aérien prenait son envol !
Rynn prit sa décision sur le champ.
Il sauta et se retrouva debout sur la scelle durant une fraction de seconde avant d’arriver parfaitement au niveau de son adversaire. L’Astre fit scintiller le métal de l’arme et celle-ci fit éclabousser le sang…
Trois masses indistinctes frappèrent la terre dans un brouhaha ahurissant. Dans ce vacarme indicible, Rynn perdit sa lame. Argor atterrit sur lui lourdement, et l’aérien frappa contre le tronc d’un arbre… l’aile et le flanc meurtris.
Séisme irascible, brasier affamé, ouragan de plus en plus acariâtre, tel était l’état du seigneur qui avait, à quelque chose prêt, été vaincu par l’homme ailé. Ce dernier, immobilisé au sol, le rejeta d’un coup d’aile. La douleur l’enveloppait d’un linceul aux teintes annonciatrices… La rivière qui se déversait de la peau écorchée de l'aérien était bien trop torrentueuse pour pouvoir apporter de quelconques espoirs. La fuite de la vie même. Le destin avait frappé.
Rynn entendit le monstre murmurer des phrases à peine audibles :
« Azar Num… Je m’en vais te rejoindre… N’aie aucune pitié pour ces êtres immondes, il ne mérite pas ton pardon… Tilly, ma fille, je t’aime… Je veillerais sur toi, t’admirant sur ces nuages immémoriaux. Je guiderai tes pas… Prends soin de toi… »
Une branche brisait l’océan de plumes qui noyait son torse. Une branche qui avait décidé, durant la chute, de se loger entre le côtes de cet individu à présent mourant. Son sort n’était plus à déterminer… Les fil d’or de sa vie s’effilochaient peu à peu, emporté par la brise, le souffle de son aimée qui l’attendait. Fildor eut finalement la force de lever les yeux vers le jeune homme qui le regardait faire ses adieux à la nature. Il ouvrit de grands yeux et bégaya ces mots :
« Vos… Vos… Vos cheveux… d’un vert… Vous ? … Maej’tei… »
Il mourut à la suite de cette phrase morcelée.
Son ultime souffle effleura une dernière fois ses lèvres trempées. Lèvres trempées par son ardente vie échappée.
Les yeux de Rynn s’écarquillèrent. Maejt’ei ! Pourquoi parlait-il de lui ? Il le connaissait ? Que lui avait-il fait ? Cette créature lui avait très certainement fait quelque chose ! L’avait-il tué ? Certainement ! Le jeune sentit son sang bouillir. Sa mâchoire se serra telle de la roche figée pour l’éternité. Ses bras et ses poings devinrent de véritables torches enflammées par la fureur. Qui osait toucher ne serait-ce qu’un cheveux de Maej’, l’amour de sa vie ? Pire que l’animosité, pire que la colère, pire encore que la haine la plus forte, il fut porté par le plus malveillant des sentiments. Sa rage était telle qu’il cherchait l’arme la plus proche. Et à ce moment là, Argor s’approchait de l’Aérien, armé de son épée. Celle-ci appelait Rynn d’une voix tellement apaisante, tellement enivrante. Il devait résister. Son regard scintillant était si prenant, d’un argent presque pur. Elle souriait, exhibant la perfection de son acier lisse et tranchant…
Le jeune homme s’en saisit avec vivacité. Le seigneur n’eut même pas le temps de réagir.
Déjà la lame trancha l’air en chutant violemment contre les os creux du cadavre. Durant quelques minutes se déroulait ce que l’on nommait… un acharnement.
« Qu’as-tu fais à Maej’ ? Bête immonde ! Horreur de la nature ! Brûle ! Va rejoindre ton soleil ! Qu’il te crame les ailes ! Va pourrir je ne sais où ! Prends ça ! Tiens ! Bouffe tel le parasite que tu es le déshonneur que je t’octroie ! »
Le corps de Fildor ne ressemblait plus à l’Aérien teinté d’Azur et d’Or. Sa majesté, ses ailes n’étaient plus ce qu’elles étaient. Rynn hurlait… à s’en perdre la voix. Son petit-ami… Le plus dur était de ne rien savoir de sa situation. Les nerfs lâchaient.
Il lâcha l’épée et tomba à genoux, épuisé…
Il ne s’en était pas rendu compte, mais la bataille avait pris fin. Les humains volants s’étaient enfuis, ayant tout de même terrassés une quinzaine de soldats…
Un étang sanglant s’étendait là.
La vie avait coulé.
A présent, elle était figée là… morte.
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Loin de là, un être tiraillé par la peine de ses compagnons et par sa propre détresse, marchait de manière intensive vers les contreforts de la chaîne de montagnes.
Ses songes allaient, bien évidemment, à sa moitié de cœur qu’il avait perdu. Etrangement, il avait un grand mal à exprimer sa peine. Etait-ce normal ? Sans doute n’avait-il pas encore compris qu’il ne retrouverait jamais son amour… Il n’était pas encore sorti de son rêve. Et le réveil serait brutal…
« Ils reviennent ! »
s’exclama Tilly.
Elle montrait du doigt l’horizon.
Maej’ et Kara tournèrent leur visage vers l’endroit indiqué. Encore perdu au loin, une masse colorée s’approchait.
Une masse amoindrie…
Kara
Posté le: Jeu Mar 29, 2007 8:54 pm
Sujet du message:
«
U
n chagrin ? »
Laissa-t-elle échapper par surprise.
Si seulement, il ne s’agissait que cela... Comment lui expliquer ?
« Votre gentillesse et … votre délicatesse … sont pour moi des choses auxquelles je ne suis pas habituée… »
Avait-elle réussi péniblement à dire, les yeux toujours au sol.
« Je ne mérite pas votre attention. »
Ajouta-t-elle, essayant vainement d’échapper à la curiosité de son interlocuteur.
Je ne mérite aucune attention d’ailleurs. Je ne suis qu’un …
Dis-le, voyons ! Dis-lui donc quel monstre tu es…
Mais je ne voulais pas, je ne lui voulais aucun mal. C’est lui qui m’a …
Et alors ? Le résultat est le même, il est mort de tes propres mains. Tu n’es qu’une meurtrière !
Je ne peux le lui dire. Que lui dire alors ? Je ne peux non plus rester silencieuse.
Maej’ la regardait patientant afin de ne pas la brusquer, l’encourageant du regard afin qu’elle arrive à se libérer du poids de ses tourments.
« Je suis désolée... Je ne suis pas habituée. Vous êtes si étrange...
Là où j’ai été élevé, personne n’est comme vous. Les hommes sont brutaux … et violents … tout particulièrement avec les femmes. De toute façon, je ne peux les juger, je … je ne suis qu’une ... qu’une esclave.
Mon maître est un homme terrible. S’il devait me retrouver, il ... Je ne sais pas ce qu’il me ferait. »
Le discours de l’atrewlienne était décousu et haché de larmes. Ses émotions la submergeaient alors qu’elle essayait tant bien que mal de former des phrases. Elle n’avait lâché que peu d’informations, mais elle semblait sur le point de se livrer complètement. Les larmes coulaient de nouveau sur ses joues, mais elle avait enfin levé les yeux vers ceux de Maej’.
« Il me cherche car … »
C’est à cet instant que Tilly atterrit entre eux les yeux pétillants de gaîté. Ses mains étaient pleines de petites baies rouges dans les mains. Elle avait malheureusement interrompu Kara au moment où celle-ci allait se confier. Les progrès faits par l’atrewlienne envers Maej’ avaient alors subitement été annihilés. Déjà, elle rebaissait les yeux au sol.
« Bonjour Maej’, bonjour Kara. Vous avez bien dormi ? Regardez, j’ai été ramasser des emprelades. J’adore ça. Goûtez, c’est légèrement sucré… »
L
a matinée était déjà passée depuis le départ du foyer de Tilly dans un silence maussade. La petite aérienne qui les guidait vers les contreforts du mur d’Inov n’avait pas dit un seul mot depuis lors. Elle n’était plus la petite fille gaie et volubile qu’avait rencontrée Kara. Ses poings gardés serrés trahissaient sa douleur et sa colère. Vive et agile, elle imprimait un rythme de marche assez rapide, un peu trop pour Kara qui ne s’en plaignait pourtant pas. Elle affichait une détermination impressionnante aux yeux de l’ancienne esclave qui la trouvait très courageuse au vu des derniers évènements. Suivant la petite du mieux qu’elle pouvait, Kara précédait Maej’tei sans oser se retourner endurant le flot chaotique de ses sentiments.
En effet, la culpabilité l’avait envahi dès qu’elle avait entendu la cruelle réalité. Même si elle n’avait pas été présente lors de l’évènement, Kara avait conscience d’en être directement responsable. Lorsque Fildor avait posé pied, ce matin même, entre elle et Maej’tei, visiblement au désespoir et lorsqu’il avait décrit la macabre découverte de ses cousins, elle avait tout de suite réalisé avec horreur, qu’Argor était celui qui avait ôté la vie à la mère de Tilly. Celui-ci avait un goût immodéré pour la chasse, prenant plaisir à prendre une vie. Le voyage depuis la citadelle avait été long et difficile. Sa présence au cours de celui-ci n’avait apporté aucun réconfort à son maître, au contraire, lui avait-il souvent répété. En la quittant, il n’avait pas omis de lui faire ce reproche une fois de plus, comme si son incapacité à le distraire avait été la cause de cette chasse. Lorsqu’elle avait découvert que la cible malheureuse de cette chasse avait été la mère de Tilly, Kara avait été submergée par l’émotion et sa responsabilité. Ses yeux, de nouveaux brillants de larmes s’étaient alors clos, ne pouvant supporter la détresse du père et de sa fille effondrée dans les bras paternels.
Se remémorant un épisode plus noir que les autres de sa vie d’esclave, l’atrewlienne revoyait son maître trembler de rage après qu’elle ait ramassé au pied du lit de son maître un pendentif ciselé d’argent en forme de larme qu’elle n’avait jamais vue auparavant. Elle n’avait pas compris le pourquoi de ce mouvement d’humeur. Il lui avait alors arraché des mains le collier et l’avait projeté contre un mur lui déboîtant l’épaule droite. Dégainant son épée, il allait l’abattre sur elle, avait elle cru, lorsque finalement, il l’avait laissée là, seule, sur ces simples mots :
« Tu n’aurais jamais dû faire ça ».
Rencontrant une femme de chambre qui venait changer les draps dans le couloir, il l’avait brutalement embrochée. Les hurlements de la jeune femme s’étaient entendus très loin dans le château.
________________________________________
L
e seigneur d’Aern écoutait le discours de son prisonnier avec attention.
« Ainsi, des mages t’ont joué un mauvais tour. Je comprends mieux. Ce sont tous des charlatans, je l’ai toujours dit. Tu as donc perdu un ami... »
Argor qui épiait les réactions du jeune homme aperçut de la douleur non feinte dans les yeux du jeune homme à sa dernière remarque. Son silence douloureux était sincère, Argor en était certain.
Bien que son discours parût crédible, il y avait un je-ne-sais-quoi qui clochait.
« Adroso, dis-tu ? Il me semble connaître ce nom. Je n’arrive pas à me souvenir. Ce n’est pas grave, cela me reviendra bien… »
Que faire de lui ? Il m’encombre... Oh, Ménaris, pourquoi n’es-tu pas avec moi ? Tu m’aurais conseillé.
Argor leva son épée, prêt à l’abattre sur l’homme. Il le regardait pieds et poings liés, endurant la perte de son compagnon, son ami, son frère peut-être. Il vit la douleur de l'absence dans ses yeux, comme on aurait pu y voir la sienne.
Oh, Menaris, pourquoi m’as-tu laissé ?
Le seigneur allait frapper lorsque, contre toute attente, il se ravisa soudainement. D’un geste sec, il coupa les liens qui entravaient les pieds et les mains du prisonnier.
« Je te laisse la vie pour l’instant, mais sache que je peux toujours changer d’avis. N’essaye pas de fuir, tu signerais ton arrêt de mort. Valad, tu l’auras à ta charge.
- à vos ordres seigneur. »
Déjà Argor s’éloignait de quelques pas lançant des ordres pour la levée du camp.
« Hé bien, Rynn, fils de Karic, tu t’en sors bien. Je n’aurais pas parié sur tes chances. Tiens bois ça, cela te réchauffera. C’est du havé. Je m’appelle Valad.
Pour l’instant, je garde ton épée, on verra plus tard pour ça, hein ? »
Un sifflement strident retentit dans le calme des préparatifs de départ, suivi par ces quelques mots d’alerte :
« DES AERIENS !!!! »
Tous les soldats se mirent aussitôt en position de combat, prêts à en découdre, une lueur sauvage dans leurs yeux, les épées sorties des fourreaux et les arcs bandés. Mais il était déjà presque trop tard pour les archers.
Le ciel s’était obscurci d’un nuage d’hommes volants qui fondaient sur le campement. Un premier aérien aux plumes fauves avait été transpercé de flèches et avait percuté le sol. Quelques autres avaient été blessés lors de leur descente par les volées. Toutefois la vague de plumes s’était suffisamment approchée de leurs adversaires pour en venir au combat rapproché. Un aérien de couleur pourpre et émeraude avait agrippé de ses serres un malheureux qui se débattait sous les lacérations. Les hommes combattaient en une lutte acharnée pour leur vie. Les aériens plus nombreux avaient à faire à de vaillants guerriers qui vendraient chèrement leur peau. L’issue semblait incertaine.
« POUR L'HONNEUR D'AERN !!!! »
S’écria Argor alors qu’il fonçait sur un aérien aux plumes azur et or. Il esquivait les serres meurtrières de son adversaire qui le survolait. Fine lame, il peinait toutefois à esquiver les serres tranchantes de l’homme oiseau. À sa droite, un de ses hommes reculait sous les assauts consécutifs de deux aériens de plumage fauve et fut finalement égorgé par derrière par un troisième...
Maej'tei
Posté le: Dim Mar 18, 2007 8:22 pm
Sujet du message:
Réellement humain ? Qu’entendait-il par là ? Soupçonnait-il en lui une sorte d’appartenance à une autre espèce à cause de la couleur de ses cheveux ? C’était en tout cas ce qu’il fallait comprendre.
Rynn fronça les sourcils, plissant la peau lisse de son front dégagé.
Cela, sans le vouloir, le fit basculer une nouvelle fois dans le précipice aux allures infinies de ces songes. Songes complexes et entremêlés aléatoirement, tel le vent offrant tantôt son souffle ardent, tantôt glacial. Les pensées étaient ainsi, vagabondes et indisciplinées, apparaissant au moment où l’on s’y attendait le moins…
Ce fut donc de cette manière que l’image de Maej’ dévora petit à petit le paysage qui enveloppait Rynn depuis l’aube. Devant ses yeux, disparaissant sans réellement disparaître, les arbres, les soldats, les toiles, le feu de camp agonisant… tous s’enfuirent en une fraction de seconde… remplacés par le plus clair des rayons… le plus grand des soleils… le sourire de Maej’tei…
Mais le jeune homme dû rapidement revenir à la réalité, frappé par le sentiment que dégageait le seigneur de ces hommes.
Orages impétueux, Vagues arrogantes giflant le sable fin de la plage, Cyclones enragés par le passé fallacieusement calme et beau, Statue de marbre érigée par le temps des souffrances jadis infligées, Météorites sombres logées aux creux des orbites d’un univers incertain, autant d’images étrangement chaotiques émanaient d’un tel être. Rynn remarqua bien vite que son interlocuteur dégageait une présence qui en ferait pâlir plus d’un… lui même sentait son cœur battre plus fort encore aux creux de sa cage thoracique.
Les idées ne lui firent qu’un tour dans la tête. Ce seigneur attendait une réponse claire, précise, rapide et… vraie. Comment allait-il réagir si le jeune homme lui annonçait que sa couleur de cheveux était naturelle ? Qu’il l’avait toujours eu, depuis sa plus tendre enfance ? Il était né avec… Il avait grandi avec… Il avait séduit avec…
En plus de tout cela, l’attachement que ce seigneur portait aux autres races de ce monde ne semblait pas vivre ses plus beaux jours… Maej’ ? Qui était Maej’ ? Un demi-agélien aux cheveux émeraude… Non ! Ne surtout pas lui parler de cela. Mentir ? C’était contre la morale, contre l’éthique, contre tout principe…
Il fallait bien faire une exception un jour ou l’autre.
Examinant de haut en bas l’homme charismatique qui lui adressait la parole, Rynn se lança dans un discours risqué ne portant que pour seule défense : l’imagination…
« Bonjour Seigneur… Je me nomme Rynn, fils de Karic, natif de la ville d’Adraso au Nord-Est de ces terres. Je… Je vagab… me rendais en direction de Flamin avec mon ami Maej’tei. Nous avions décidé de prendre un raccourci, dirons-nous, pour arriver en cette cité plus rapidement…. Je… La raison en est simple… Euh… Mon père, seigneur de ce petit village qu’est Adraso, a pour ennemi les dits sages des villes alentours. Ces derniers, en plus de s’approprier le statut de sage, possèdent une certaine faculté à maîtriser, vaguement certes, les éléments de la nature… ce qu’ils nomment magie. Ils ont, pour ainsi dire… maudits les habitants d’Adraso, comme pour tester leurs nouveaux dons… Heureusement pour nous, ils n’ont réussi qu’à nous teindre les cheveux en cette couleur… abominable qu’est le vert… C’est d’ailleurs pour cela que nous cherchons à nous rendre à Flamin. Là-bas habite un homme, ami de longue date avec le seigneur Karic, dont la notoriété au sein de notre village n’est plus à faire. C’est un savant… et il faudrait à tout prix qu’il nous aide à parer les attaques des ces… sages.
Quant à mon ami Maej’tei… nous avons été séparé lors de notre fuite. Des vagabonds, des brigands très certainement. Ce n’est pas la première fois. Le peuple semble mal réagir à notre malédiction pourtant inoffensive. Sans doute avons-nous été suivi depuis Adraso… Maej’tei a été maltraité, et moi… jeté dans ces eaux glacées… »
Rynn avait enfin fini de discourir… et quel discours !
Une excuse comme cela allait-elle suffire ? Elle paraissait bancale… confuse… Son éloquence avait été mis à rude épreuve. Mensonges… que de mensonges ! Sa voix avait tressauté au début de son explication. Il avait bafouillé, failli perdre le fil de ses idées. Nerveux au début, plus confiant vers la fin. Quelle était l’impression du seigneur ? Allait-il l’ordonner de le tuer ? Le relâcher ? Rynn n’était pas prêt à fuir, Pieds et poings liés. Il attendait le verdict de cet être étrange… se perdant lentement sur ses traits impassibles et figés dans une expression insondable. Il attendait qu’il veuille bien répondre… Il attendait qu’il déclare haut et fort le châtiment qu’il lui réservait… Il…
Il attendait…
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« Non… euh… ne t’excuse pas… c’est moi qui… Enfin… je veux dire que… je n’aurais pas du te troubler dans ton sommeil… »
Un long moment…
La brise effleurait de ses doigts fins la nappe verdoyante que formait l’herbe… Le ciel était bleu, strié parfois par de grands draps blancs entremêlés. De gigantesques tissus déchirés, en lambeaux, bataillant lentement au gré des doux vents chauds du sud.
La nature chantait de sa voix cristalline. Les feuilles, par milliers, apportaient leurs timides notes, unes à unes dressées contre la fuite inexorable des secondes sous les tapis de fleurs… Le timbre grave des troncs massifs de la forêts résonnaient aux creux de chaque être vivant, tandis que la voix fluette des oiseaux cavalait au-dessus de la cime des arbres.
Les senteurs inoubliables se dévoilaient. Rieuses, taquines, charmantes ou… étranges… Tantôt montaient-elles vers les cieux vastes et immémoriaux, tantôt chutaient-elles vers le sol de la clairière… épousant les deux corps qui se faisaient face : Kara et Maej’…
Ni l’un ni l’autre ne disaient mot…
Alors que les souvenirs blessants de la jeune femme humectaient ses yeux frêles, qu’elles ne cessaient de ramener son pauvre regard vers ce sol en signe d’infériorité… Maej’ sentait son cœur s’attendrir, comprenant d’une certaine manière ce qu’elle éprouvait. La mort de Rynn l’assaillait inlassablement, comme poignardé à l’infinité par les lames du chagrin mais devant une telle dame désemparée… on taisait son mal-être et l’on écoutait…
« Kara,
lui souffla-t-il doucement,
je sens que vous devriez parler. Vous n’allez pas bien, un chagrin vous pèse et vous semblez… apeurée… Si vous le permettez, j’aimerai vous aider. Si le fait de conter votre vie passée peut vous être utile à défaire ce nœud d’anxiété, je vous écoute… Si au contraire vous n’êtes pas prête à dévoiler vos secrets à l’inconnu que je suis, je comprendrais.
Kara
Posté le: Mar Fév 20, 2007 7:42 pm
Sujet du message:
E
n proie à d’horribles cauchemars toute la nuit, Kara n’avait cessé de voir apparaître Argor, les yeux injectés de sang, l’épée à la main, prêt à l’abattre sur elle. Ce n’était pas un évènement rare dans la vie qu’avait été celle de l’esclave. Mais, il s’était toujours ravisé au dernier moment et avait préféré le fouet pour la punir de ses fautes. À de nombreuses reprises, il s’en était fallu de peu qu’elle n’y succombe. Regrettant son geste à chaque fois, son seigneur faisait alors mander un sorcier guérisseur et lui témoignait pendant ses nuits de fièvre une douceur inhabituelle la suppliant de lui pardonner. Son rétablissement par contre chassait irrémédiablement les quelques vestiges d’humanité.
Cette fois-ci, il la traînait par les mains, l’insultant. Elle n’était qu’une bête, ses paumes en étaient la preuve. Elle ne comprenait pas pourquoi il disait cela. N’était-il pas responsable de cette malédiction. La seule chose à faire d’après lui afin d’enrayer la contamination était de lui couper les mains. Lui hurlant à quel point, il la méprisait et lui promettait bien pire à venir pour ce qu’elle avait osé faire.
Se débattant contre son tortionnaire, elle hurla alors à pleins poumons d’une voix brisée :
« NOOOOONNNN, Pitiéééééééééé, Maître ! »
Ouvrant les yeux en grand, elle vit alors l’image d’Argor se brouiller et être remplacée par celle de Maej’. Surprise, elle retira ses mains brusquement et recula affolée.
Sa réaction avait abasourdi le demi-agélien. Planté devant elle, il ne bronchait pas effrayé par la tempête qu’il venait de provoquer. Reprenant corps dans la réalité, Kara se forçait à recouvrer ses sens.
Calme-toi. Ce n’était qu’un rêve, un mauvais rêve. Le maître n’est pas là. Mais il n’est pas loin.
Oui, mais calme toi. Tu n’arriveras pas à le fuir si tu trembles comme une feuille dès que tu fais un rêve sombre.
Est-ce une nouvelle malédiction ?
Baissant les yeux, elle put constater que ses mains étaient toujours là. Personne ne les lui avait coupés. Malheureusement les étranges arabesques bleu nuit étaient toujours là aussi, malgré la pommade miraculeuse de Tilly. De toute évidence, la malédiction ne pouvait être levée de cette manière. La déception et la peur se peignaient sur ses traits.
Relevant les yeux vers l’homme, elle aperçut l’humidité des siens et le vit toujours aussi pétrifié. La terreur se dissipant, Kara l’observait plus ouvertement maintenant. Un tout nouveau sentiment s’immisçait en elle. Qu’était-ce ? Elle n’en savait rien encore. Remettant cette question à plus tard, elle décida de rompre le silence.
« Pardonnez-moi, Seigneur Maej’… »
Déjà, sa voix s’éteignait. Son regard, contraint à se fixer sur le sol pendant toutes ses années de servitude, avait sans qu’elle n’en ait conscience repris l’usage. Sa toute nouvelle liberté ne pouvait balayer en un instant des années d’assujettissement. Même lorsqu’elle s’exprimait, elle gardait cette crainte respectueuse.
Que pouvait-elle dire ?
________________________________________
U
n enfant frappait de toutes ses forces sur un mannequin de bois avec l’épée courte qu’on lui avait fourrée dans les mains. Cela faisait déjà deux jours qu’il s’escrimait sur lui. Ses paumes peu habituées à ce genre d’exercice étaient recouvertes d’ampoules, mais sa détermination ne faiblissait pas. Autour de lui, d’autres jeunes apprentis ferraillaient entre eux, ne lui prêtant aucune attention sous les ordres du maître d’armes. Seul face à son adversaire d’entraînement, l’enfant persévérait. Ses cheveux mi-longs châtain clair flottaient au vent, ses yeux émeraude résolus fixaient le mannequin sans se laisser distraire. Agé de neuf années, il avait atteint l’âge de sa formation à l’académie. Il était venu seul jusqu’ici par ses propres moyens, quittant définitivement son village natal, ses parents et la flopée de frères et sœurs sans regrets.
Alors qu’un énième coup avait arraché un copeau de bois, une voix de stentor aboya :
« Mets-toi là-bas, près de Ménaris, tu commenceras comme lui par t’entraîner sur un mannequin le temps de t’endurcir. Je te dirai quand arrêter. »
Levant les yeux vers le nouveau venu, Ménaris avait arrêté la succession de coups, détaillant l’enfant qui approchait. Ce dernier paraissait avoir le même âge que lui. Il avait les cheveux aussi longs que les siens, mais d’un noir de jais tout comme ses yeux qui le scrutaient méfiant. Il portait la même tenue de cuir que lui et tenait dans les bras une épée courte.
« Bonjour, je m’appelle Ménaris. Je suis content de ton arrivée, je vais enfin avoir un compagnon d’armes.
- Heu, Bonjour, je… je m’appelle Argor.
- Viens, n’aies crainte, ces mannequins ne sont pas très dangereux, quoiqu’il m’ont fait de vilaines ampoules. Tu verras, on s’y habitue très bien. »
Un sourire franc avait accompagné les paroles de Ménaris. Argor qui n’avait pas desserré les dents depuis que son père l’avait amené à l’académie, le traînant malgré lui hors du giron de sa mère semblait se détendre devant l’accueil amical du garçon. Prenant à pleines mains la poignée de l’épée, il se plaça devant le mannequin voisin de son compagnon et donna un premier coup maladroit sans toutefois atteindre son but.
« Attends, tu t’y prends mal. Regarde, là j’ai les pieds bien stables juste assez près pour pouvoir frapper. Et ensuite, je me sers de mes cuisses pour porter la lame, car sinon elle retombe n’importe où quand je frappe. »
Serrant les dents, Argor suivit les indications et réussit à planter l’épée à sa deuxième tentative. La fierté gagnait Ménaris. Il éclata d’un rire chaleureux.
« Super ! Tu y arrives. Tu verras, à force, cela deviendra moins difficile. »
Argor le remercia alors un grand sourire aux lèvres. Il ne se sentait plus aussi perdu. Son étrange compagnon n’avait, certes, pas les manières auxquelles il avait été habitué mais sa franchise et sa sincérité lui faisait un bien immense. Redoutant que son comportement ne change en apprenant son identité, il restait prudemment sur la réserve.
« Tu viens d’où, Argor ? Moi, je viens d’un village paumé, Les champs d’Akentar, pfff, un bled à oublier, moi je te le dis. Il était hors de question que je reprenne le flambeau de mon père. D’abord, nous étions trop nombreux et puis élever des cochons ne m’intéressait pas trop, rhaaaaaaaaa, quelle puanteur !!!
Mais je parle, je parle et je ne te laisse même pas placer une.
Dis-moi, et toi ?
- Heu, non, je ne viens pas d’un village.
- Ohhh ! Tu es d’ici alors, de Pampre, je veux dire ?
- Non, en fait, je viens du Duché d’Aern à une journée de cheval d’ici.
- Ah, je connais. Mon cousin y habite. Tu connais son seigneur ? Il paraît qu’il est pas commode.
- Oui, assez, en fait. Le seigneur d’Aern est plutôt difficile. »
La voix de stentor résonna de nouveau les rappelant à l’ordre :
« Dites-moi, qu’est ce que vous fichez vous deux, je ne vous ai pas dit d’arrêter. Et toi, Argor, ce n’est pas parce que tu es l’héritier d’Aern que tu auras droit à un traitement de faveur.
- Pardonnez-nous, maître d’armes, nous y retournons. »
Répliqua celui-ci, irrité que son compagnon découvre son identité.
Surpris par les propos du maître d’armes, Ménaris resta toutefois fidèle à lui-même.
« Ah, ben çà, tu m’a bien eu ! C’est de ton père dont on parlait. Je suis navré de ce que j’ai dit. Je ...
- Non, c’est inutile, tout est vrai. Je t’en prie, oublie de qui je suis le fils. »
Ménaris éclata alors d’un nouveau rire sonore.
« Entendu Argor, soyons amis alors, tu me plais beaucoup.
- J’en serais ravi, mon ami. »
C
ette scène du passé avait hanté Argor, toute la nuit. C’est ce jour-là qu’avait débuté leur longue amitié. Il avait été le seul à le traiter normalement. Forgeant pendant des années leurs corps et leurs esprits à l’académie, ils étaient devenus rapidement inséparables. Un amour fraternel les avait uni jusqu’alors, renforcé par les premières batailles. C’est pourquoi la perte de son ami le faisait aussi cruellement souffrir. Il n’avait pu en fermer l’œil de la nuit. S’étant éloigné de ses hommes par pudeur, le seigneur avait laissé libre cours à ses larmes. Le dos appuyé contre un arbre, il avait d’abord écouté d’une oreille distraite les murmures de ses hommes, mais s’était rapidement replié dans sa douleur intérieure ne prêtant plus d’attention à ce qui l’entourait. L’aube naissante le tira de sa torpeur.
Des cernes, ses yeux rougis et une pâleur inhabituelle le rendaient encore plus effrayant que la normale.
Se levant finalement, il secouait ses jambes ankylosées lorsque Valad l’interpella conformément à ses ordres.
« Bien ! je viens ! »
Sortant de son abri, encore mélancolique de sa nuit, le seigneur répondit au salut de Valad d’un signe de tête. Il se dirigea fermement vers le feu agonisant, suivi de son lieutenant. Le captif, toujours entravé était allongé et observait les soldats. La lumière du jour naissant découvrait entièrement le jeune homme, laissant tout loisir au seigneur de le détailler. Ses yeux devinrent plus sévères lorsqu’ils passèrent sur les cheveux du captif, mais l’examen ne révéla aucune autre étrangeté.
« Es-tu réellement humain ? Tes cheveux ont une bien étrange couleur. Je n’ai encore jamais vu cela...
Je te préviens, ce que tu me répondras décidera de ton sort. Je n’ai pas de temps à perdre avec toi.
Quel est ton nom et que fais-tu ici ? Qui ou qu’est ce Maej’tei ? Mes hommes t’ont entendu crier ce nom. »
Le seigneur d’Aern attendait immobile, une main sur le pommeau de son épée prêt à la moindre erreur à ôter la vie du prisonnier...
Maej'tei
Posté le: Mar Fév 13, 2007 6:13 pm
Sujet du message:
Ailleurs…
Torpeur éternelle brassée par l’infinité du temps. Sens, perceptions futiles évanouis à jamais dans les méandres temporels d’un monde en distorsion. Chaleur, fraîcheur… oubliées peut-être à jamais, qui sait ? Regard perdu s’enfonçant vers un noir profond et mystérieux. La définition du rien semblait si proche, entre violente agonie et seconde vie doucereuse. Perte totale d’ambition ou de quelconques volontés.
L’âme se morcelait de plus en plus, plongée dans l’eau glacée, prison immuable et colérique que les dieux avaient créé.
Deux cœurs s’éloignaient inexorablement l’un de l’autre, tiraillés avec férocité par ce courant perfide. Déchirements, plaintes brisées sur les rochers semés aléatoirement deçà, delà. Hurlements ! Mais bien vite noyés sous ce flot ininterrompu. Les rires fusèrent tel un torrent indicible de mesquinerie extrême. La joie de la souffrance, la joie de l’horreur ; tandis que les sanglots étouffés se perdaient au plus profond des sombres abysses.
Les teintes étaient folles. Mouvantes et capricieuses. Elles jouaient indéfiniment à cette partie de cache-cache à la fois intrigante et horrifiante. Surface, puis fond… Espoir, puis mort…
L’argent brisait de sa pointe étincelante l’azur enragé. Le combat était éternel. L’émeraude des alentours admirait la lutte d’un regard smaragdin, usant de la brillance dorée de l’œil des cieux. Couleurs ineffables s’entremêlant avec délice…
Ailleurs…
« Maej’tei ! Non… Reste… Part… Que fais-tu ?! Tire-moi de là ! Parle ! Ne… reste… Ne reste pas là sans bouger ! Maej’ ! Maej’ ! Maej’ ! »
La faux du silence trancha l’épaisseur des lamentations.
« Il délire…
- Sans doute… Il a du vivre un cauchemar sous l’eau de la rivière. Il aurait pu périr.
- Crois-tu qu’il appelle quelqu’un ?
- Maej’ ? Fort possible… Il n’y avait personne près de lui ? Pas d’autre corps ?
- Non, seulement lui, inerte sur la rive.
- Qu’en pense Argor ?
- Il ne s’est pas prononcé beaucoup depuis la… la mort du capitaine Ménaris. Il a seulement évoqué sa couleur de cheveux pour le moins étrange. Mais je pense que l’on peut dire que cet homme, s’il en est un, a de la chance qu’Argor ne l’ai pas laissé pourrir sur le bord de la rivière… ou tout simplement qu’il ne l’ai pas achevé.
L’homme était étendu là, telle une proie que la folie avait pris en grippe. De légers spasmes secouaient son corps, signe que la vie ne l’avait pas totalement quitté durant cette bataille contre le torrent déchaîné. Les mêmes images d’horreur ne cessaient d’agressées ses paupières, s’affichant sur cette toile noire qui enveloppait normalement l’inconscience.
Rynn… s’éveillait peu à peu.
Des ombres floues, encore trop imprécises flottaient devant lui. Des fantômes inconnus soulevant leur robe obscure et immatérielle non loin de son corps. S’alliant à la vue de ces timides silhouettes, les bruits des alentours s’extirpaient de ce sommeil léthargique. Frottements, claquements légers, voix encore trop étouffées. Puis la lumière, faible au premier abord… un simple fil d’or… suivi d’un rideau fin… devenant finalement un drap blanc éclatant… Et… océan de reflets multiples. Sa vue s’élargissait, englobant petit à petit l’horizon qui se peignait devant lui : une nature nouvelle. Le paysage fleurissait lentement. Chaque pétale de couleur voilait peu à peu ses yeux verts. Jusqu’à ce que… Jusqu’à ce qu’il…
« MAEJ’TEI ! »
Il sursauta.
La lumière de l’aube déchira ses yeux.
Ces derniers découvrirent rapidement l’endroit. Des cadavres de branches étaient déposés là, encore fumants, sans doute dévorés par les flammes qui avaient veillé la nuit. Son regard cascada ensuite le long des formes de cette nature encore inconnue. Les arbres étaient là, massifs et francs, coiffés de cette éternelle chevelure émeraude. Ils se dressaient non loin des hommes qui… des hommes ?! Oui. Rynn en voyait plusieurs. Mais un l’attira plus encore. Un soldat, semblait-il, le fixait. Ce dernier remua enfin les lèvres :
« Enfin, j’ai bien cru que tu ne te réveillerais jamais
, avoua Valad.
Cesse de gigoter ainsi, le seigneur nous a ordonné de t’attacher. Simple mesure de sécurité vois-tu. Bien, maintenant que tu es sorti de ton sommeil, je vais en avertir le seigneur. »
Il se leva simplement et se dirigea vers une toile suspendue entre plusieurs arbres. Sa voix se perdait sur les courbures de celle-ci, qui ne tarda pas à remuer quelque peu.
« Seigneur,
dit-il d’une voix claironnante.
L’homme retrouvé hier s’est éveillé. Sans doute l’avez-vous entendu gémir. Il semble nommer quelqu’un… Si vous souhaitez en savoir plus il se trouve encore près du feu… »
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Maej’ soutenait le regard de ce ciel enflammé. Le soleil, de nouveau, reprenait son territoire le temps d’une journée. La nature était belle, comme l'agélien avait appris avec… Rynn… Eux qui ne cessaient d’admirer les petites beautés de la terre, de l’eau et du ciel.
Il inspira une bonne bouchée d’air pur et déjà, une perle glissait le long de sa peau, telle la rosée qui caressait la surface lisse de l’herbe et des roches.
Son cœur était lourd. Lourd d’incertitude, lourd de questions indénombrables qui ne cessaient de se ramener vers une seule d’entre elles :
Est-il encore vivant ?
Jamais il n’aurait cru pouvoir donné tant pour en connaître la réponse. Son amour pour Rynn lui soufflait les mots de l’espoir… tandis que la raison hurlait les paroles d’une triste réalité.
Enfin, il décida de revenir près du feu qui s’amenuisait au fil des heures.
Quand il fut arrivé, il découvrit Kara, allongée là, telle une enfant en détresse, perdue dans les tréfonds agités de son passé. Ses genoux repliés contre sa poitrine, elle dormait encore, terrassée par l’épuisement. Les reflets bleutés de son corps intriguaient le jeune agélien qui n’avait sans doute pas réussi à masquer sa curiosité la veille. Les mains de cette jeune femme également l’avaient interpellé, mais le fait que Kara soit à ce point désemparée repoussait l’idée de la questionner. Maej’ s’en voudrait s’il ne parvenait qu’à l'enfoncer encore plus dans le creux de son désespoir, lui faisant peut-être perdre tout équilibre psychologique, aussi fébrile soit-il.
Cependant… Maej’tei désirait en savoir plus. D’un pas léger, il s’avança vers elle. Jamais, non, véritablement jamais il n’avait eu l’occasion de rencontrer un tel être. Les éclats azurs de sa peau déclenchaient une sorte d’émerveillement et d’étonnement qu’il ne pouvait contenir. N’oublions pas qu’il n’était que demi-agélien… sa partie de lui dite humaine ne pouvait être éternellement enfouie sous ces principes agéliens.
Bien vite, son regard nappa les mains de Kara d’une curiosité grandissante. Il découvrit des marques… étranges… Signifiaient-elles quelque chose ? Il approcha encore ses yeux émeraudes de ces frêles membres bleutés. Mais qu’était-ce ? Elles ne semblaient pas être là par hasard… Ce n’était pas de simples griffes. C’était elle qui… ? S’était-elle faite ces signes elle-même ? Etait-ce naturel ? Maej’ effleura du bout des doigts la peau de l’endormie. Cela ne suffisait guère. Lentement, il lui bougea quelque peu les mains afin d’en examiner les paumes…
L’inconscience se brisa.
En une fraction de seconde, Kara replia ses paupières et deux yeux emplis de stupéfaction enveloppèrent le demi agélien d’un regard inquiet. Maej’ sursauta et poussa un hoquet de surprise.
La réaction de Kara fut immédiate.
Kara
Posté le: Sam Fév 03, 2007 3:26 pm
Sujet du message:
U
ne heure s’était déjà écoulée depuis la découverte du corps sans vie de Ménaris. Argor avait lâché avec regret la dépouille de son ami d’enfance, se remémorant la complicité de leur jeunesse. Un grand vide trônait dans son cœur. Les hommes avaient porté respectueusement leur capitaine sur son lit, dans le plus grand silence. Les figures fermées et tristes trahissaient l’émotion refoulée des compagnons. L’un d’entre eux avait ensuite nettoyé les blessures du défunt et l’avait paré de ses plus beaux atours. La veillée traditionnelle devait durer trois journées avant de procéder aux funérailles. Dans ce but, la moitié des hommes d’Argor avaient commencé à découper des troncs d’arbre afin d’ériger le bûcher funéraire. À la nuit tombée du troisième jour, une torche consacrée serait alors jetée pour permettre à Ménaris d’entamer son dernier voyage.
Désireux de rattraper Kara avant ce jour, le seigneur avait lancé ses pisteurs immédiatement après la macabre découverte. Les chasseurs n’avaient pas été longs à trouver les traces de la responsable. Fuyant à toutes jambes, cette dernière avait abandonné toute prudence sur les indices qu’elle aurait pu laisser. Argor avait pris rapidement la tête d’une dizaine d’hommes, ne leur laissant aucun répit après leur dernière chasse pour finir sur la berge d’une rivière. Luttant contre des sentiments mêlés de rage et de tristesse, il désirait ardemment retrouver l’atrewlienne au plus vite et ainsi retourner rendre un dernier hommage à son ami lorsque Laroc, l’un de ses pisteurs s’arrêta et se retourna visiblement embarrassé.
« Pardonnez-moi Seigneur, les traces, elles s’arrêtent à la rivière. On dirait que ... Hum... Kara a chuté dedans. Il faudrait continuer en descendant le courant et traverser pour être sûr de ne pas perdre sa piste... Seigneur ?
L’inquiétude perçait dans sa voix.
- Oui, faisons cela. Laroc ! Prends Canæn avec toi ! Traversez ici. Vous vous chargerez des berges de l’autre côté.
- Bien Seigneur ! »
Répondirent en cœur les deux hommes trop heureux de s’éloigner de la douleur de leur chef.
Ces derniers s’avancèrent aussitôt dans l’eau froide sur leurs destriers. Le courant assez fort déportait les deux cavaliers et leurs montures les éloignant de plus en plus des hommes restés sur la berge. Les chevaux renâclaient sous l’effort, leur passager se cramponnant au mieux au pommeau de leur selle afin d’éviter de se faire emporter par le flot. Canæn et Laroc parvinrent finalement sur la rive opposée, ruisselants mais soulagés d’être arrivés à bon port. D’un signe de la tête, Argor donna le signe du départ et tous se remirent en route longeant les méandres des eaux tumultueuses.
L
e soleil venait de disparaître cédant sa place à l’obscurité. Des torches avaient alors été sorties des paquetages et balayaient maintenant les berges à la recherche d’un hypothétique indice, en vain jusqu’alors. La nuit rendait la progression extrêmement lente et difficile. De plus, les berges n’avaient rien d’un sentier tracé par le passage quotidien de voyageurs. De nombreux rochers jetés en chaos çà et là imposaient à l’équipée de multiples détours à travers la forêt toute proche. Pourtant nulle trace de Kara n’était visible, sur aucune des berges. Canæn et Laroc n’avaient pas eu plus de chance. La troupe menée par Argor longeait un virage extérieur lorsque Valad, un autre pisteur s’arrêta net.
« Là ! Quelqu’un ! »
Argor talonna brutalement les flancs de son étalon et se porta en avant. Son visage éclairé à la lueur d’une torche s’illuminait d’un désir sauvage. Ses hommes accélérèrent le pas à sa suite, craignant les réactions de leur maître et le rejoignirent alors qu’il découvrait avec une immense déception qu’il ne s’agissait pas de Kara. Valad glissa à terre précautionneusement et sortit son épée du fourreau prêt à se défendre à la moindre embuscade. Se rapprochant de la forme à pas lents, il posa la main sur l’épaule de l’inconnu qui ne réagit pas et le retourna finalement sur le dos libérant une épée qui était cachée sous le corps. Détachant l’attache du fourreau de l’inconnu, Valad tira doucement sur l’ensemble.
« Valad ?
- C’est un homme seigneur. Il porte une épée. Voyez !
- Serait-ce un guerrier ?
- Il ne semble pourtant pas en avoir l’air.
- Est-il vivant ? »
À cette question, l’inconnu remua légèrement laissant échapper un faible gémissement.
« Oui, seigneur. Il l’est, mais il paraît plus mort que vif. Ses vêtements sont mouillés. Il a dû être rejeté ici par la rivière. »
Argor qui était toujours juché sur son étalon mena sa monture aussi près que possible de l’étranger et détailla ce dernier avec sévérité.
« Oui, il semble être humain, quoique cette couleur de cheveux me paraisse étrange. Installez le campement, nous passerons le reste de la nuit ici dans ce bosquet d’arbres. Nous repartirons dès l’aube. Portez cet étranger au campement et surveillez-le. Je déciderai demain de son sort. En attendant, dès qu’il reprendra conscience, prévenez-moi. »
Obéissant avec soulagement aux derniers ordres d’Argor, ses hommes firent le signe convenu aux deux compagnons de l’autre côté du cours d’eau pour signaler l’arrêt pour la nuit. Deux soldats prirent respectivement les épaules et les jambes de l’inconnu et l'emmenèrent au bosquet pendant que le reste de la troupe montait le bivouac.
Très vite, une belle flambée fut allumée attirant quelques insectes nocturnes. Le repas était frugal. Les soldats devaient se satisfaire de viande séchée, de fromage et de pain. Quelques toiles avaient été tendues entre les arbres en guise d’abri. Deux sentinelles surveillaient les abords pendant que les hommes se restauraient et discutaient à voix basse n’osant déranger leur maître qui s’était isolé sous sa toile.
Autour du feu, les soldats évoquaient le compagnon manquant avec nostalgie. Valad était là aussi, il avait ramené l’inconnu et l’avait solidement attaché afin d’éviter tout ennui éventuel jusqu’à la décision de leur chef. Il surveillait du coin de l’œil l’homme jeté non loin du feu, un jeune homme semblait-il, guettant son éveil.
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C
omme prise dans une toile d’araignée, Kara observait le jeune homme qui lui faisait face. Incapable de fuir, ses muscles tétanisés le lui refusant, elle attendait venir son heure lorsqu’elle surprit dans les yeux de l’homme une douleur et une détresse non feintes. Étonnée, la fugitive n’osait espérer qu’il n’était pas une nouvelle menace lorsqu’il tendit la main désignant un emplacement libre près du feu qui crépitait. Cette invitation muette relança la circulation pétrifiée de ses veines, lui redonnant tout latitude de mouvement. Amorçant un mouvement douloureux vers la place indiquée, Kara s’effondra au sol, épuisée. Le jeune homme se contentait de la regarder avec curiosité, ne voulant pas risquer de l’effrayer davantage. Kara, confuse, subissait un maelstrom de sentiments contradictoires.
Me veut-il du mal ? Ce n’est pas un soldat du maître. Un étranger ? Pourrais-je seulement m’enfuir s’il s’en prenait à moi ? Pas d’armes pour me défendre. Pourtant, il reste là à me regarder.
Que dois-je faire ? Je ne sais plus. Qu’attend-il ? Je suis à sa merci.
Pourquoi semble-t-il aussi perdu que moi alors ? Se peut-il qu’il ne me veuille aucun mal ? Voit-il que je suis maudite par mon maître ?
Cette dernière pensée provoqua un malaise chez Kara qui referma les poings dissimulant du mieux possible les marques d’infamies.
Mais où est passée Tilly ? Et sa pommade miraculeuse ?
Kara attendait silencieuse, gênée d’être le point de mire de l’homme. Respectant sa réserve, il gardait toujours le silence lui laissant le temps de s’habituer à sa présence. Les minutes s’écoulaient sans que rien de fâcheux ne se produise. Kara sentait ses muscles se relâcher. La tension accumulée de sa fuite avait atteint le point de rupture. La chaleur de l’âtre la pénétrait amenuisant ses craintes.
Il n’a pas l’air dangereux. Tu sais pourtant bien qu’il ne faut pas s’y fier. Argor t’a bien appris cette leçon.
Il ne parle pas. Peut-être, attend-il que tu parles la première ? Pourquoi ?
Il ne sait pas encore ce qu’il veut faire de moi et ainsi découvrira-t-il quel monstre je suis ?
À cet instant, Tilly et son père Fildor planèrent silencieusement jusqu’au sol et atterrirent à leur côté faisant sursauter Kara.
« Pardonnez-moi de vous avoir effrayé. Je me nomme Fildor et je suis le père de Tilly.
Elle m’a fait le récit de votre rencontre et m’a expliqué que vous étiez blessée. N’ayez crainte, vous êtes en sécurité ici. Ma femme n’est pas encore rentrée de son voyage chez nos cousins, mais je peux peut-être tout de même vous aider. »
Kara qui s’était de nouveau pétrifiée à l’arrivée des deux aériens resta muette. Semblant comprendre ce qui se passait, Fildor ne s’offusqua pas du mutisme de la femme et resta à distance tout en continuant d’une voix apaisante.
« Prenez tout le temps dont vous avez besoin pour vous remettre. Je ne m’approcherai pas de vous tant que vous ne me le permettrez pas. Personne ici ne vous veut du mal. Maej’tei que voici a échoué chez nous un peu comme vous. C’est d’ailleurs Tilly qui me l’a aussi amené. Le destin a voulu que vous vous rencontriez ici. Deux êtres perdus au milieu de cette forêt. Azar Num, le père du ciel doit avoir des projets pour vous.
- Tu sais, Kara, mon papa ne te veut pas de mal, ni Maej’. Il est gentil aussi. Regarde, j’ai la pommade de ma maman. »
La petite aérienne ouvrit les mains qui tenaient une coupelle en bois remplie d’une pâte verdâtre malodorante. Kara, émue, par tant de sollicitudes se prit la tête dans les mains et fondit en larmes. Toutes ses réserves avaient été balayées par la gentillesse de l’aérien.
Maej'tei
Posté le: Dim Jan 28, 2007 3:14 am
Sujet du message:
« Je vous en prie, asseyez-vous près du feu, Maej’tei,
lui dit Fildor d’une voix doucereuse.
Vous devez être exténué de marcher ainsi pendant des heures. Maintenant, si vous le voulez bien, j’aimerais que vous me contiez votre mésaventure, j’essaierai tant bien que mal de vous aider si je le peux. Je vous écoute… »
Le silence envahit doucement l’endroit en même temps que la brise fraîche se mit à souffler. Les lèvres du demi agélien demeurèrent closes quelques instants. Ses yeux, humectés par un voile humide, semblaient fixer le cœur des flammes, comme prêts à se refermer pour ne plus s’ouvrir… Ils délaissèrent enfin cette chevelure endiablée pour croiser le regard de Fildor, l’aérien. D’une voix faible, Maej’ souffla ces quelques mots :
« Mon ami Rynn et moi-même avions… avions décidé de parcourir le monde… Au début par simple plaisir… maintenant la raison en est quelque peu différente depuis l’incident qui s’est déroulé à Delmes… Nous… Nous avons traversé le bras de mer qui sépare l’Île de Carnèle du reste des terres par bateau. Celui-ci nous avait conduit jusqu’à Numide et de là, nous avons vogué sur le fleuve de La Longe jusqu’à la cité de Pampre. Jamais nous n’avions vu de… montagnes ? Oui… Alors, Rynn et moi désirions nous en approcher de plus près, étonnés par tant de majesté. Nous nous conduisîmes en direction de Flamin, mais à défaut de longer le cours d’eau de la Démèle, nous avions envie de longer le Mur d’Inov jusque… jusqu’ici… »
Une image fleurissait au creux des pensées de l’aérien à chaque phrase prononcée. Bientôt, un champ de fleurs tapissait les terres fertiles de son imagination. Des fleurs aux pétales parfois roses… parfois noirs… et ce fut ainsi que vint le récit de Maej’…
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L’œil du ciel illuminait le monde de son regard brûlant, teinté de rouge, tantôt de jaune ou peut-être encore d’orangé. Il enveloppait encore pour quelques minutes la cime des arbres, les prés verdoyants, les cours d’eau azurés et le mur inébranlable d’Inov de ses rayons chaleureux. La paupière qu’était l’horizon se refermait peu à peu sur lui, capturant du même coup sa lumière bientôt remplacée par l’obscurité.
Comme s’ils se fixaient mutuellement, le regard du jeune couple croisait celui de l’Astre rougeoyant, contemplant ce que la nature pouvait leur offrir de plus beau : un coucher de soleil.
Assis sur un imposant rocher lissé par le temps, Maej’tei et Rynn s’enlaçaient, immobiles…
Non loin d’eux, une rivière mouvementée, au lit plus qu’impressionnant, déversait un torrent continuel d’eau déchaînée. L’âme de celle-ci semblait désireuse d’évacuer une haine inqualifiable qui ne cessait de s’intensifier. Certaines roches, disposées deçà delà au creux du courant, résistaient avec détermination aux assauts démentiels de ce liquide cristallin. Les blanches écumes des vagues les noyaient sous un vacarme assourdissant, traduisant sans doute le cri de colère de cette indicible rivière.
Rynn bondit du rocher sur lequel il était posé, défaisant subitement leur étreinte interdite. Il souriait à son compagnon, tout en s’en éloignant lentement. Maej’ ne put s’empêcher de sourciller, tentant de deviner ce que l’esprit étrange de ce jeune humain pouvait bien manigancer. Ce dernier, comme porté par une autre de ses envies irréfléchies, s’approchait inexorablement du furieux cours d’eau. Bientôt, il tourna le dos à son compagnon, faisant face à cette force de la nature. Ses doigts fins vinrent enfin rencontrer le tronc d’un arbre mort, tombé là au travers du lit de la rivière. Ce titan de bois en coupait les trois quart de sa largeur. Il semblait être étrangement suspendu dans le vide, sans doute encore retenu par quelques racines bien fébriles. Rynn se mit à sautiller sur le tronc qui ne s’agita que quelque peu. L’ensemble paraissait stable.
« Rynn, que fais-tu ? Qu’as-tu encore derrière la tête ?
lui demanda Maej’tei en regardant alternativement son petit-ami puis le tronc de cet arbre vaincu par le temps.
- Rien de spécial,
répondit-t-il niaisement le sourire aux lèvres.
A moins que… oui, à moins que cet arbre ne nous aide à traverser cette rivière ?
- Quel en serait l’intérêt ?
- Eh bien, nous pourrions nous rapprocher du Mur d’Inov plus encore. Ces montagnes étant, je te le rappelle, de l’autre côté du cours d’eau.
- Attendons de rejoindre Flamin, la rivière doit bien se perdre dans la forêt, ou dans le cas échéant, si elle continue jusqu’à la ville, il doit bien y avoir un pont ou quelque…
- Un pont ?
s’écria Rynn.
En voilà un ! Et il est parfait ! »
L’intonation de sa phrase se maria parfaitement avec l’excitation dont il fit preuve. Dans un élan de courage et surtout d’immaturité, il entreprit la traversée de ce pont de fortune qui, sans l’oublier, n’atteignait pas l’autre rive…
D’un pas assuré, il posa lentement un pied devant l’autre, effleurant la surface rugueuse du bois de ses semelles usées.
Imperceptiblement, le tronc se mit à gémir, traduisant ses lamentations par faibles craquements. Malheureusement, le hurlement continu de la rivière les noyaient dans un vacarme ahurissant. De fines fissures naquirent sur l’écorce humide, témoignant des maux qu’affligeaient le poids de ce jeune homme…
Encore et encore, Rynn ne cessait d’évoluer sur le corps du géant affaissé. Ses deux bras tendus horizontalement lui offraient un équilibre moins précaire, encore que cela était relatif… A présent, sa masse corporelle enfonçait de plus en plus les branches de cet arbre sans vie vers les profondeurs de ce liquide pur, rapprochant du même coup le corps de bois de la surface tumultueuse des eaux.
- Rynn… Je…
Ce fut les seuls mots que Maej’ put bégayer avant que…
Un pas de trop, l’arbre s’affaissa…
Les plaintes du titan se firent soudainement plus fortes et le tronc tout entier plongea dans les tréfonds de la fraîche rivière. La base de l’arbre craqua littéralement, explosant quelques débris de bois un peu partout. L’eau, déjà bien agitée, se déchira violemment, arrachant une multitude de perles de la surface écumeuse de cette rivière. Durant quelques secondes, le cadavre du géant s’engouffra sous ce liquide impétueux avant d’en émaner fièrement, le brisant une seconde fois.
L’ultime image que Maej’ aperçut de son compagnon avant qu’il ne disparaisse fut celle d’un être fébrile torturé par les puissances démentielles d’une nature colérique.
Sa fine chevelure d’émeraude disparut sous les vagues sans pitié…
La réaction du demi agélien fut instantanée.
Poussé par une terreur pratiquement palpable, il se lança dans une course effrénée. Rynn avait disparu de la surface des eaux mais cela n’empêchait pas le jeune Maej’ de courir à grandes enjambées, tentant vainement de rattraper le courant impressionnant du cours d’eau. Ses longs cheveux smaragdins s’échappaient en tous sens, secoués par ses pas vifs et brefs. Son agilité lui permettait de bondir d’une pierre à l’autre, d’éviter les branches ainsi que les troncs d’une manière étonnante, mais cela ne suffisait guère… et la rivière gagna sans mal la course qui semblait symboliquement opposer la vie à la mort.
Les perles naquirent aux creux de ses yeux verts, roulant chaudement sur ses joues rougies par l’effort. Un souffle rauque s’échappait d’entre ses lèvres, masquant sans doute ses sanglots poignants. Hors d’haleine, son corps le força à abandonner la course tandis que son cœur ordonnait d’une voix désespérée qu’il poursuive cette impossible quête…
S’il avait été humain, sans doute la terreur l’aurait-il poussé à dépasser ses limites, lui permettant ainsi de courir pendant une durée incroyable… mais sa partie agélienne demeurait…
Ses genoux rencontrèrent le sol et ses mains se levèrent au ciel.
Les larmes poursuivaient leur fuite ininterrompue. En cet instant, même le courant de la rivière faisait bien pâle figure face à la détresse qui fuyait ses yeux…
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Quelques heures plus tard, durant cette nuit langoureuse, les mêmes perles faisaient scintiller le visage de Maej’. Ce dernier venait de conter son histoire à Fildor, l’aérien aux ailes d’or et d’azur qui, non sans compassion, venait de l’écouter attentivement. Fildor se redressa finalement et adressa ces quelques mots à son nouveau camarade :
« Je vous aiderai du mieux que je pourrais. A présent, acceptez que je vous laisse seul, ici, quelques minutes, je vais voir si ma petite Tilly est revenue. Elle s’absente de plus en plus et certains visiteurs ne me plaisent guère. Bien évidemment, je ne parle pas de vous Maej’tei. Je reviens de suite ! »
Les puissants muscles de ses jambes se contractèrent et ses serres s’aplatirent contre le sol de la clairière. Il prit appui sur celles-ci, déploya ses longues ailes teintées d’un harmonieux mélange de bleu et de jaune pour s’envoler rapidement vers la cime des arbres à proximité. Il s’enfonça dans les profondeurs obscurs de la nuit, disparaissant silencieusement entre les frondaisons de la forêt.
Peu de temps après, un autre être de sa race apparut, du genre féminin cette fois. Sans doute était-ce Tilly… Les mêmes couleurs pigmentaient ses plumes et les traits de son visage rappelaient parfois ceux de Fildor. D’une voix enjouée, elle déclara vivement au jeune Maej’ :
« Ze ramène une dame qui s’est perdue ! Ah ! Vous z’avez vu ma maman ? Car cette dame, et bah… elle a mal aux mains. Je vais demander à maman qu’elle lui mette de la pommade. Ah tiens, je vois papa là-bas ! Ze vais le voir ! »
A peine avait-elle achevé sa phrase qu’elle décolla illico presto. Laissant une nouvelle fois le demi agélien seul près de ce feu de camp.
Avait-elle bien parler d’une « dame » ? Oui, Maej’ n’avait pas rêvé… Mais où était-elle ?
Il baissa les yeux vers les broussailles non loin de lui, elles avaient bougé…
Un autre mouvement se fit ressentir derrière cette petite cachette végétale, oui, à n’en pas douter, il y avait bel et bien quelqu’un…
Une femme, dont la race lui était encore inconnue, émana doucement des sous-bois, le regard empli de sentiments multiples et entremêlés les uns entre les autres de manière bien trop labyrinthique. Chacun plongea aux creux des yeux immenses de l’autre, pénétrant dans cette petite partie de leur âme. Ce fut alors leur premier échange… mais déjà, Maej’ savait que cet être aux apparences fragiles, était aussi perdu qu’il ne l’était… pour ne pas dire plus encore…
De sa main, il lui indiqua un emplacement vide non loin de lui. Peut-être que la chaleur du feu pourrait la réchauffer quelque peu…
----------
Inspiration…
Courte chevelure d’émeraude ruisselante.
Expiration…
Joue rosée caressée par l’herbe de la rive.
Inspiration…
Et ses paupières frémirent faiblement…
Expiration…
Des lieues et des lieues plus loin, là, reposait un homme, exténué par le combat qu’il avait mené contre le courant du cours d’eau. Peu à peu, Rynn reprenait connaissance, ne percevant que des sons graves et dépourvus de toutes rondeurs.
Devant ses yeux, le vert glissait sur le jaune. Le bleu s’envolait et le gris s’écroulait. Le tout tourbillonnait inlassablement dans une tornade colorée. La clarté revenait, l’obscurité fuyait… et voilà que le contraire se produisait.
La nuit ? Le bruit ? Ses sens s’ordonnaient peu à peu…
Il put néanmoins ressentir la main qui le retourna, l’allongeant sur le dos. Dans un effort démesuré, il se concentra et perçut une phrase prononcée par une voix d’homme…
« Est-il vivant ? »
Thème visuel par Zeph
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