L'air embaumait les fleurs des champs et la brise légère charriait la fraîcheur du lac tout proche. Rébecca sourit à la magnifique matinée qui s'immisçait entre les rideaux qu'elle venait de tirer, venant jouer avec les reflets des miroirs, soufflant un peu de poudre de riz abandonnée sur la coiffeuse. Oui, cette journée s'annonçait sous les meilleurs auspices. Arrivée la veille par diligence, la jeune femme ressentait encore dans sa chair les chaos de la route mais la vue du lac Espera valait bien quelques courbatures. Elle se détourna à regret pour aller découvrir le reste de la maison qu'elle avait louer sans l'avoir vu et dont la fatigue l'avait privée d'une visite en bonne et due forme à son arrivée, tard dans la nuit. Sortant sur le palier, elle découvrit que l'autre unique pièce de l'étage était un petit bureau dont les murs étaient couverts d'étagères dont il était miraculeux qu'elles ne ploient pas sous le poids des nombreux volumes à reliure de cuir qui s'y entassaient. Sur un secrétaire d'acajou, une plume aux couleurs chatoyantes reposait aux côtés d'un encrier de cristal, attendant le bon vouloir du visiteur pour épouser les aspérités du parchemin vierge. Notant un étroit escalier montant sans doute sous les combles, Rébecca perçut l'odeur acre du café et, s'apercevant qu'elle avait faim, dégringola les larges marches qui menaient au rez-de-chaussée. Une belle table abondamment garnie était dressée pour elle dans la salle à manger et, au moment de prendre place, la danseuse vit Sivane se précipiter pour la servir. Rébecca ne put réprimer un fou rire:
-Grand Dieu Sivane! Comment veux-tu donc que j'avale tout ça?!!
Le voile de réprobation qui passa sur le visage ridé de sa suivante appela une autre vague de rires.
- Mais il vous faudra pourtant bien faire preuve de bonne volonté ma petite! Ce n'était déjà guère prudent de quitter ainsi la ville sans même prévenir Monsieur Laust! Vous devrez prendre soin de vous, sans ça je me ferais taper sur les doigts gémit la vieille femme.
- C'est bon, c'est bon, je me rends sourit la danseuse. Je promets de faire un effort... Quand à Monsieur... Laisses le donc... Il avait à faire...
Satisfaite, Sivane regagna les cuisines, laissant sa maîtresse à ses pensées. Cette dernière picora quelques fruits, l'esprit ailleurs... Elle se félicitait que Laust eut à faire... Quelque part... Médréla peut-être bien... L'inaction ne lui réussissait pas, aussi la jeune femme préférait-elle le savoir vaquer à ses occupations... Quelles occupations? Elle ne se posait pas la question, cela faisait partie de lui et ne la regardait en rien...
Ces derniers mois s'étaient écoulés plutôt paisiblement, les deux amants ayant trouver un certain équilibre... Le leur en tous cas, partageant beaucoup sans jamais dépasser les limites de la liberté de l'autre. Ainsi, tandis que Laust officiait à ses oeuvres dans les ténèbres, Rébecca avait repris le chemin du cabaret et des étoiles... Celles qui brillaient chaque soir au fond de ses pupilles. Son talent irradiant le moindre de ses mouvements, elle avait renouer avec les somptueuses nuits de Cassandre la magnifique, pour le plus grand bonheur de son public et de Cassandra, ravie de voir sa protégée de retour au bercail. Elle l'avait non seulement accueilli les bras ouverts, mais l'avait également incité à retisser des liens avec ce que la ville comptait de notables les plus influents, mettant pour un temps la danseuse à l'abris de la main vengeresse qui ne manquerait pas de se rappeler à elle le moment venu. Mais Rébecca n'avait pas peur... Rébecca dansait...
Puis le printemps avait succédé à l'hiver et, avant la saison pleine, elle avait résolu de quitter Cassandre quelques jours, furtive escapade dans la ville de Lorcinia où elle avait en projet de visiter la grande bibliothèque, réputée pour être l'une des plus fournies du nouvel empire, tout au moins dans le domaine qui l'intéressait. A observer son amant travailler ses poisons, la jeune femme avait trouvé fascinant de pouvoir extraire et combiner les principes des différentes plantes et y avait vu un intérêt certain: elle pourrait confectionner elle-même certains filtres, poudres et onguents en tous genre. Elle s'était donc passionner pour l'herboristerie mais à Cassandre, ses recherches s'étaient vite vu ralenties; elle savait à présent où chercher...
Plus tard dans la journée, elle quittait la petite maison blanchie à la chaux pour grimper dans une calèche qui devait la conduire en centre ville, en longeant le bord du lac, lui promettant une belle promenade. Les eaux miroitantes lui ramenèrent des souvenirs depuis longtemps passés sous silence. Elle se revit, enfant, jouer dans les vagues, ramassant les galets sur le rivage, là-bas... A Galante... Elle réalisa qu'elle n'avait pas penser à sa terre natale depuis des siècles. Peut-être y retournerait-elle un jour... Comment sa famille l'accueillerait-elle alors? Lassée de ne recevoir d'elle qu'une lettre isolée... De temps à autre... Elle haussa les épaules, leur réaction lui importait peu au fond, c'était la mer qu'elle voudrait revoir... La mer et le vieux phare... Serait-il toujours debout, ce vaillant soldat, résistant encore et toujours aux colères des dieux des abysses, guidant les hommes vers leur salut?
Le claquement des rênes la fit revenir à elle. Ils quittaient le bord du lac pour s'enfoncer dans la ville... Enfin...
Ils traversèrent plusieurs quartiers plutôt pauvres, les maisons brandissant fièrement leurs toits délabrés vers le ciel, les enfants en guenilles jouant sur les carrés d'herbe desséchée, comme autant de défis à l'adversité... Il ne devait pas faire bon vivre par ici... Puis les rues se firent plus larges, les mauvaises herbes laissèrent la place à de jolis parterres fleuris avec goût et les tuiles de terre cuite ébréchées disparurent au profit de beaux toits d'ardoise, surmontant de belles et grandes demeures de maîtres. Enfin, les quartiers riches laissèrent place au quartier commerçant et Rébecca sut qu'elle touchait au but. Elle se fit arrêter à un coin de rue, ayant envie de jeter un oeil sur quelques étals, on était jour de marché. Elle déambula quelques minutes entre les allées, choisissant quelque étoffe précieuse ici, un parfum capiteux là... Oui, cette ville lui plaisait beaucoup. Elle prit finalement le chemin de la bibliothèque, distribuant quelques félins aux mendiants attendant là le départ des marchands pour ramasser quelque denrée tombée à terre, comme un cadeau d'Ohm pour ses fidèles, même les plus miséreux...
La grande Bibliothèque de Lorcinia était aussi vaste que les plus grands châteaux que comptait l'empire, et sa hauteur vertigineuse rendait visible de très loin la coupole ornée de somptueux vitraux, surplombée de son dôme de verre, qui trônait au centre de son toit, laissant entrer la lumière du jour dans les profonds dédales de la connaissance.
Le granit rose du parvis de l'immense édifice scintillait presque sous les rayons de l'astre du jour et Rébecca s'attarda quelques instant pour profiter de la chaleur douce...
A l'intérieur, l'atmosphère était chargée du silence studieux de ceux qui cherchent... Ceux qui cherchent les vérités... Il n'était pas rare d'y croiser tel universitaire d'Audréa, venu faire une retraite pour se consacrer à quelque recherche... De nombreuses personnes se croisaient sans un bruit, sans un geste, ils avaient l'air de glisser au dessus du sol. La jeune femme se sentit imprégner par le calme et se dirigea tout naturellement vers une console sur laquelle reposaient quelques gros volumes, index de tout ce qui se trouvait entre ces murs... Tout ou presque, les ouvrages les plus rares ou ceux considérés comme subversifs étant conservés dans un cabinet secret, jalousement cachés aux yeux du commun des mortels, quelque part, dans le saint des saints... Pour l'heure, Rébecca trouva ce qu'elle était venu chercher, et, à la suite d'un préposé à la section botanique fort soucieux de ne point lui déplaire, parcouru les labyrinthes de rayonnages, afin d'emprunter les précieux recueils. Elle signa ensuite le registre et ayant pris place à une table, sous la coupole, se plongea dans le premier des cinq volumes consacrés aux vertus des plantes sur lesquels s'était porté son choix... |