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Une nouvelle vie qui commence
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Répondre au sujet    Arkantis Index du Forum / L'Ancien Empire / Les plaines de la Longe
 
Kara
Exerce sa rhétorique



Messages : 84
Sexe : Sexe:Féminin
 
MessagePosté le : Ven Juil 20, 2007 3:17 pm     Répondre en citant Envoyer un message privé

« Kara, vous ne méritez pas plus que moi de mourir. »
« Votre maître n’a pas plus de droit sur vous que je n’en ai. »


Ces mots n’arrêtaient pas de résonner dans l’esprit de Kara depuis qu’ils s’étaient remis en route, faisant naître en elle de nombreuses questions. Il avait refusé de la tuer, malgré ce qu’elle avait dit. Comment était-ce possible ? Tout esclave ayant ôté une vie était immédiatement exécuté dans le duché d’Aern. Ainsi était faite la loi. De plus, dans son cas, il n’y avait pas de place pour le doute car elle avait avoué son crime. Pourtant il avait dit ne pas en avoir le droit, ni Argor non plus. Le droit ? Quelle étrange chose ? L’atrewlienne ne s’était jamais posée la question du bien-fondé de tout ceci. Pourtant cet homme contredisait cette loi. Se pouvait-il qu’ailleurs les règles étaient différentes ? Cela paraissait si inconcevable.
Je ne le mérite pas ? Vraiment ? Comment est-ce possible ? Je ne dois pas penser ainsi, je vais attirer encore plus le malheur sur nous.
Elle n’osait le croire. Jamais elle n’avait rencontré un tel homme. Qu’avait-il dit ?

« J’aime un autre homme… »
« … un ami à sauver… »
« J’aurais besoin de votre aide, Kara… »


Cet aveu qu’il lui avait fait. Son émotion devant ces mots. Cela avait du être difficile à dire. Comment en aurait-il pu être autrement ? Dans ce monde sans pitié où seule importait la force, l’amour était vu comme un aveu de faiblesse pour les gens, qu’ils viennent d’Aern ou d’ailleurs. L’amour d’un homme pour un autre homme était pire que de la faiblesse dans son pays. C’était un interdit que les cœurs taisaient au plus profond d’eux-mêmes. Vivre un tel amour semblait être une chose complètement irréelle. Pourtant cet ami dont il parlait, Rynn, était certainement celui qu’il aimait. Kara avait la sensation que Maej’tei bousculait toutes les certitudes de l’esclave, l’esclave qu’elle se sentait encore être. Cela ne suffisait toutefois pas encore à chasser cette culpabilité écrasante, ni lui faire relever les yeux du sol. Mais quelque chose de nouveau naissait en elle, une impression de pouvoir un peu atténuer le malheur qu’elle avait engendré. Pour y parvenir, il lui faudrait affronter son ancien maître. Elle n’y était pas prête et doutait de l’être un jour. La vie qu’elle avait offerte à son compagnon et qu’il n’avait pas prise, elle l’échangerait contre son ami s’il le fallait, ne serait-ce que pour la manière dont il avait accepté ce qu’elle était, ses fautes comprises.

Relevant la tête presque par hasard pour s’assurer de la direction à prendre, l’atrewlienne émit aussitôt un cri de terreur en apercevant non loin devant eux, deux hommes qu’elle ne connaissait que trop bien, des soldats de son maître. Tout s’enchaîna très vite. Elle vit les flèches qui volèrent vers elle. Tétanisée dans un premier temps, elle obéit à l’impulsion donnée par Maej’tei, espérant échapper à leurs poursuivants. Le destin voulut qu’ils se retrouvèrent acculés sur les rives d’une rivière grossie de colère, à découvert. Impuissante à ce qui allait se passer, Kara vit son compagnon se retourner pour faire face à leurs ennemis, armé de sa lame prêt à la défendre de sa vie. Kara aurait voulu lui dire qu’il était inutile de faire ça. Ces deux hommes venaient pour elle et se livrer à eux épargnerait le jeune homme. Mais elle n’en eut pas le temps car, déjà, il portait son attaque, brutalement repoussée. Horrifiée, elle le vit être roué, comme elle-même l’avait été si souvent, et rejeté à ses pieds, le corps à moitié immergé. Interdite par le geste de Maej’tei, elle prenait seulement conscience de ce que ce mot, ami, signifiait. Il avait fait preuve d’un tel courage, juste pour la protéger. Il n’avait pas mérité ça. La situation semblait désespérée. Kara essayait d’extirper de l’eau son ami, sans y parvenir. Rageant contre sa propre faiblesse, elle n’arrivait pas à le retourner. Les deux hommes ravis du spectacle, gloussaient de plaisir devant ses efforts inutiles.

« Tu as besoin d’aide, peut-être ? »

Serrant les dents devant les moqueries, elle plongea franchement les mains dans l’eau pour assurer une meilleure prise lorsqu’une nouvelle décharge se produisit.

« Ton chevalier servant se faisait des illusions à croire pouvoir nous arrêter, ma belle. Je pense que le seigneur Argor ne nous en voudra pas trop si on l’amoche un peu avant de vous ramener. Et puis s’il venait à succomber, ce ne serait pas une grosse perte. C’est juste histoire de nous calmer les nerfs. On ne voudrait pas énerver notre seigneur en le faisant sur toi car il te réserve un traitement bien particulier, m’a-t-il semblé.
- NON !
- Quoi non ? Tu comptes nous en empêcher, peut-être ? Ah Ah Ah, elle est bien bonne celle-là ! »


Non, je dois les arrêter.
Maej’tei …
Parce que tu crois pouvoir le faire, petite idiote ? Mais voyons, tu en es incapable.
Si ! Je le ferais parce qu’il le faut. Je ne t’écoute pas. Je ne veux plus t’écouter.
Tu ne me fuiras pas, ni ne me feras disparaître. Meurtrière !!! C’est le moment de payer ce que tu as fait, d’une façon ou d’une autre. Il payera avec toi pour t’avoir aidé. Contemple sa douleur et sa mort prochaine !
ASSEZ ! Je ne serais pas complice de leurs tortures, NON!


L’un des deux soldats était parvenu à eux, lui décochant un coup de poing dans le ventre. Pliée par la douleur et le souffle coupé, elle s’étala en arrière dans l’eau fraîche. Elle le vit se saisir de la tête de Maej’tei et le plonger complètement sous l’eau. Il allait le noyer. Inconscient, son ami ne réagissait que très peu. Quelque chose se libéra en elle tel un barrage que la pression d’un torrent en furie aurait fait céder.
De la révolte ?
Oui, il s’agissait sans doute de cela. C’était la première fois qu’elle en ressentait et c’était très intense.
Elle se releva dégoulinante d’eau. Des décharges lui parcouraient entièrement le corps maintenant faisant naître, à chacune, une nouvelle chaleur. Des bouillonnements se produisirent autour d’elle. La colère qui la consumait semblait comme se projeter en dehors d’elle. Immobile, elle entendait comme une douce mélopée à ses oreilles, quelques mots répétés sans interruption.

Enfin tu nous entends, enfant des eaux.
Commande, nous t’aiderons…
Enfin tu nous entends, enfant des eaux.
Commande, nous t’aiderons…


L’atrewlienne répondit en pensée à la demande avec détermination.

Sauvez mon ami…

La mélopée changea aussitôt de rythme, elle devint plus rapide, moins douce.

Nous le ferons…
Nous le ferons…


Une chose étrange se produisit alors. Imperceptiblement au début, mais l’effet était de plus en plus visible. La rivière reculait. La tête de Maej’tei était maintenant hors de l’eau. Surpris, le soldat qui agrippait encore les cheveux émeraude de sa proie dévisagea Kara et s’exclama :

« C’est toi qui as fait ça ? Tu crois que ton ami est sauvé ? Tu te trompes lourdement. »

L’homme relâcha sa prise sur son captif et dégaina une dague qu’il avait à la ceinture. Il se préparait à égorger son compagnon comme s’il avait été un animal.
Kara ne ressentait aucune peur.
Elle ne ressentait aucune culpabilité.
Il n’y avait que la colère, une colère qu’elle avait tue toute sa vie. Elle avait enduré les brimades, les humiliations. Elle s’était résignée. Mais cette fois-ci, elle ne plierait pas sous l’injustice.
Pour lui.
Ils n’en avaient pas le droit. Personne ne l’avait. Elle l’avait compris en voyant Maej’tei se faire martyriser.
Il n’y avait plus qu’une gigantesque vague de rage qui allait bientôt s’abattre sur son ennemi. Cette vague qui provenait de son esprit, prenait corps en amont de la scène. Kara irradiait de chaleur. Des étincelles visibles dansaient sur ses mains. Un grondement sinistre grossissait, se dirigeant vers eux. Et tout se précipita.
Un mur liquide qui fondait sur le groupe.
Plus le temps de fuir.

N’aie pas peur, enfant des eaux, nous te protégerons et ton ami aussi.
N’aie pas peur, enfant des eaux, nous te protégerons et ton ami aussi.


Confiante, Kara restait stoïque. La vague l’enveloppa comme dans une bulle de douceur alors qu’elle se déchaînait autour. Elle ne voyait plus Maej’tei, mais les voix le protégeraient aussi, elle le savait. Avec une expression d’horreur, les deux soldats furent écrasés par l’impact de la vague. Le déchaînement de la rivière les fit rouler en tout sens. La colère les broyait comme de vulgaires fétus de paille. Projetés sur chaque rocher, encore et encore, chaque os des deux hommes se brisait alors que la vie les avait déjà quittés. Les deux poupées désarticulées furent abandonnées sur un imposant roc planté au milieu de la rivière, comme pour exhiber le triste sort des offenseurs. La colère, si violente avait-elle été, s’apaisait, laissant le serpent d’eau, reprendre sa place dans son lit. Kara, toujours debout, fut libérer de sa bulle protectrice et découvrit son ami étendu à plat dos non loin d’elle. L’inquiétude la précipita sur lui. Mal en point, des ecchymoses au visage, il respirait assez bien.

Merci, amis.

Répondit-elle en pensée.

Désormais, nous serons toujours avec toi, enfants des eaux…
Désormais, nous serons toujours avec toi, enfants des eaux…


Une certaine lassitude, le prix à payer sans doute, s’emparait d’elle. Résolue à aider son ami du mieux qu’elle pouvait, elle s’enfonça dans la forêt en quête de bois mort. La fatigue rendait la tâche difficile, mais elle réussit néanmoins à en rassembler suffisamment pour un petit feu et le ramena sur la grève. Creusant de ses mains un trou dans un mélange de sable et de gravier le plus près possible de son ami, elle ne prêta même pas attention aux écorchures que cela lui provoquait. Elle y déposa le bois amassé qu’elle réussit à enflammer à l’aide de deux pierres tonnerre trouvées dans le sac abandonné de l’un de leurs agresseurs. Ce petit feu ne serait pas très visible. Elle savait que c’était risqué, mais la nuit était tombée maintenant. Et trempés comme ils étaient, ils avaient besoin de chaleur. Les yeux lourds et exténuées de fatigue, elle s’étendit près de lui écoutant sa respiration apaisée. L’inconscience l’emporta. Demain serait bien assez tôt pour essayer de comprendre ce qu’il s’était passé.

________________________________________

Apercevant les premières lueurs du camp, Valad avait soufflé de soulagement. Leur captif respirait encore. Canaen, lui, ne semblait pas, par contre, très enchanté. Peut-être craignait-il des réprimandes de leur seigneur pour avoir été trop prompt à achever le volatile ? Il n’avait d’ailleurs fait que rouspéter sur tout le trajet de retour au sujet de leur encombrant ballot. Traîner l’aérien jusqu’ici n’avait pas été évident. Surtout que Valad supportait encore le feu de sa blessure au bras. Après avoir été sommairement soigné, il avait dû faire demi-tour pendant le trajet de retour, après avoir vu Canaen s’esquiver. En nage, les muscles endoloris par l’effort, ils parcouraient les derniers mètres lorsqu’une silhouette se détacha sous la clarté lunaire. Elle se dirigeait vers eux, curieux sans doute des nouveaux venus. Un des leurs venait les aider. L’étonnement les prit quand ils reconnurent le captif du matin. Canaen grommela entre les dents.

« Tiens, voilà la nouvelle coqueluche de notre seigneur !
- Tais-toi Canaen ! Il lui a sauvé la vie ce matin.
- Et alors ? Combien de fois l’as-tu fait toi ?
- Peut-être, mais il était encore notre prisonnier à ce moment.
- Ouaih, peut-être. »


Le jeune homme encore sous le coup de ses émotions les observait, silencieusement, les laissant approcher, la chemise à demi reboutonnée. Valad s’adressa à lui.

« On a trouvé une de ces maudites bestioles, encore vivante. Tu sais où se trouve notre seigneur ? »

Rynn hocha simplement la tête en guise de réponse et s’imposa, en dépit de son envie de fuir plus loin encore, un demi-tour vers le campement. L’équipage marchait d’un pas heurté, l’épuisement sous la charge depuis si longtemps et si loin avait tout de même eu un certain effet sur Canaen sorti indemne de l’attaque matinale. Valad quand à lui peinait terriblement, son bras blessé ayant du être mobilisé un peu trop souvent. Parvenu à l’entrée du camp, d’autres soldats les déchargèrent du prisonnier. Valad, essoufflé, se fit toutefois le devoir d’avertir aussitôt son seigneur alors que Canaen s’affalait autour d’un feu réclamant une écuelle assez brutalement. Un regard noir vers Rynn, il s’exclama :

« Qu’est ce que tu faisais ? Tu t’enfuyais ?
Tu ne te serais pas arrangé à faire croire que t’es avec nous juste pour pas crever ce matin ?
- SUFFIT !!! Canaen. »
Coupa une voix de stentor.

Il s’agissait d’Argor que Valad était allé chercher. La colère visible avait allumé un éclat dément dans les yeux du seigneur. Canaen reconnut les prémisses d’une crise et préféra baisser les yeux en signe de soumission. Il décocha néanmoins un regard empli de haine au nouveau protégé du seigneur.

« Cette chose, respire-t-elle encore ? »

À la question, l’un des hommes se pencha sur l’homme-oiseau, guettant un souffle d’air. Après une longue hésitation, il acquiesça de la tête. Argor se saisit alors d’une louche d’eau fraîche prise dans un tonneau et en jeta le contenu au visage du prisonnier qui n’eut aucune réaction. Un rictus de frustration à la bouche, Argor cherchait déjà un autre moyen pour réveiller l’aérien. Ses yeux se posèrent, avec un air victorieux, sur une tige métallique à moitié rougie par la chaleur des braises du feu. S’en saisissant à l’aide d’un chiffon disposé là, il l’appliqua sur la blessure encore saignante du captif. Le semblant de tisonnier brûlait les chairs en dégageant une odeur âcre et piquante. Le seigneur ne cherchait pas vraiment à cautériser les plaies, mais plutôt à susciter une douleur aigue à sa victime afin de le faire reprendre conscience. Valad commençait à douter que ce serait le cas, au vu du temps qui s’écoulait. Pourtant un léger mouvement de la main agita l’aérien, suivi d’un faible gémissement. Un sourire des plus inquiétants illumina le seigneur d’Aern, qui insista encore plus sur les plaies de sa proie avec la tige brûlante. La plainte du prisonnier s’amplifia jusqu’à devenir un cri terrible. Il ouvrit alors les yeux, découvrant avec horreur son tortionnaire. Satisfait, Argor se tourna vers Rynn, qui avait assisté à la scène avec répulsion.

« Vois comment se traite ce genre de créatures. Il ne faut aucune pitié car elles n’en auront aucune pour toi. »

Remettant au feu le tisonnier, Argor se saisit alors d’une dague aiguisée et l’approcha du visage hagard de l’aérien. Et sans plus de préambules, il appuya la lame sur la joue, y laissant une estafilade sanglante.

« Maintenant que j’ai toute ton attention, tu vas me dire tout ce que tu sais de Kara. Si tu ne le fais pas, ton agonie sera lente et douloureuse.»
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Kara
Ce que j'écris vous plaît ? Ou pas d'ailleurs ? Dîtes-le-moi alors par MP.


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Maej'tei
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MessagePosté le : Lun Sep 10, 2007 1:17 am     Répondre en citant Envoyer un message privé

Draps immaculés, cajolés par la caresse du vent. L’absence de plis. Parfait. Lisses telle la peau humide de l’eau pure et apaisée. Le murmure écouté des frottements innocents. La brise chantait. Les draps dansaient. Harmonie aux sons doucereux, tendres et amicaux. Les courbures délicates du tissu dévoilaient la liberté insaisissable. Le vol majestueux des voiles blanches, bercé par le temps infini qui, sous la lame pourpre, venait de s’achever.
Cri.
Le vent fuit, abandonnant les draps aux sommets de leur innocence. La chute était magique. Cruelle et lente. Paradoxe ? Le tissu se rida, prit par les tourments vicieux d’une vie sans amour. Le néant prit pour otage les êtres emprunts de naïveté. Les voiles blanches. Tiraillée par la volonté indicible de disparaître d’une part, et par l’ardent désir de vengeance de l’autre, l’âme se déchira du corps. Les draps, en communion déjà oubliée, s’arrachèrent. Les fils de la blancheur, guidés par l’anarchie des sentiments contradictoires, se perdirent entre air et vide, aide et indifférence, survie et trépas.
La pluie les humecta. D’abord finement, puis…
Déchue des cieux embrasés, elle exhibait fièrement sa teinte écarlate par l’usage simple, mais perfide, des rayons corrompus de l’astre en perdition. Les larmes s’illuminaient d’une lueur sadique. Endiablées, opaques, sombres et sans but constructif… bien au contraire. Brûlantes ! Aux scintillements malicieux, elles assaillirent les lambeaux, les enfants de pureté.
La première perle, rougie par la peine, fut tel du poison. Effleurant la commissure des lèvres, il usurpait finalement l’enveloppe charnelle toute entière. De même, frôlant un seul de leurs fils, elle coulait déjà sur les jumeaux alentours. Du blanc éclatant aux reflets rubiconds, les draps se virent peu à peu corrompus par la pluie sanglante, bien malgré eux.
Leur chute prit fin.

Trêve de métaphores incompréhensibles.
Rynn observait son mentor torturer l’aérien, comme une averse pourpre aurait pu salir les tissus immaculés. Il apprenait comment l’espoir pouvait quitter les yeux d’un être vivant tel le vent cessant de porter les voiles blanches. Il regardait la vie s’écrouler vers les sombres tréfonds de la mort, l’agonie figée et douloureuse, une chute lente et cruelle…
Ce qui étonna le jeune homme fut sans nul doute le fait qu’il commençait à discerner, au-delà du masque pitoyable et déformé de la haine, le visage discret de la poésie. Une singulière beauté. Malgré sa vive répulsion aux prémisses de ces actes immoraux, il s’imposa un instant de vide extrême, de cohésion intense avec le silence de son âme. Les émotions, la compassion, la pitié, l’empathie, l’espace d’un cri, se dissipèrent.
L’espace d’un cri.

« Vile créature. Ton agonie n’a-t-elle pas assez duré comme cela ? balança le seigneur d’Aern tout en reposant vulgairement la tige dans les entrailles cendreuses du feu. Dis nous donc où sont partis fuir tes frères ?
- … Jamais » déclara une faible voix, presque harassée, éteinte par la tornade déferlante.
Le vieil homme rit à gorge déployée.
Contrastant avec l’extrémité endiablée du bâton de fer, son rire à la froideur légendaire saisit le cœur de chacun, Rynn le premier.
« Ne cherche pas à jouer les héros, ce sont bien les premiers à mourir ici-bas.
- Azar… Azar num ne vous pardonnera jamais, balbutia la dérision de l’être perdu.
- Je m’impatiente… ».
La sueur de la tension perlait avec une singulière douceur sur la peau embrasée des individus. L’instant était fort, capital, mauvais…
Les doigts du jeune homme palpait l’air avec une anxiété prononcée. Les atomes et les ions eux-mêmes semblaient s’exciter, jouant de cette situation instable.
Rage foudroyante, sadisme extrême, ou détresse accablante dérobée de la perception des sens externes ? Les chemins terreux de la vérité allaient aboutir d’ici peu. Ils amèneraient ainsi le chercheur vers un village de simple satisfaction ou bien vers une capitale de jouissance. Mais quelles routes s’étaient vêtues avec les robes de pavés idéales ? Quels panneaux désignaient de leur regard de bois étiolé la direction tant espérée ?

Tout en poursuivant ses questions emplies de liqueur de menace, son ivresse de vengeance porta Argor à aboyer quelques ordres. Sa voix, éternelle, arracha les tissus du silence qui osait encore couvrir de son linceul éclatant certaines parcelles de ces lieux. À nu, les autres écoutaient.
« Apportez-moi une marmite emplie d’eau. Ravivez ce feu et posez la entre ses doigts brûlants. Je m’occupe du reste. »
On s’exécuta.

Déjà, l’eau crachait par dômes explosifs et éphémères une vapeur moqueuse et taquine. Celle-ci tournoyait lentement dans les airs, avalant la sécheresse du vent, se régalant du même coup du spectacle avant de disparaître dans les tréfonds de l’invisible. À jamais.
La surface du liquide corrompu et trahi par les flammes se tordait en de formes étranges. Les superstitieux, et autres croyants déboussolés, y auraient vu des signes du mal suprême, des symboles d’une sombre destinée, des figures ensorcelées et prisonnières de la fourberie. Que Nenni.
La colère, ardente elle aussi, agitait les profondeurs de la marmite comme une lame finement aiguisée aurait pu remuer les organes d’une victime encore en vie. Le résultat était singulièrement le même… Le visage de l’être des eaux se déchirait sous l’indicible supplice engendré par les langues asséchées.
Agitation pour le moins psychédélique.
L’eau bouillait.

Une lourde louche fondit sur la surface déjà fébrile de l‘eau. Elle l’éventra. Des dizaines de perles stimulées par le feu basculèrent au creux de l’objet, s’y réfugiant à la hâte. Finalement, l’instrument de cuisine émana de ce récipient souffrant déjà le martyr. La louche vomit sur son pourtour le surplus de larmes qu’elle avait avalé. Un rideau translucide se mêla à la colonne de vapeur floue et indisciplinée. L’agitation se poursuivait…
Argor approcha l’objet métallique non loin d’une plaie béante au sang quasiment coagulé. Quelques muscles saillants d’une jambe jadis puissante s’offraient à la vue du seigneur. L’aérien comprit. Ses membres vibrèrent de manière infime. Les nerfs lâchaient. La suite des évènements ne faisait plus partie des mauvais présages, mais de la réalité.
« Je repose ma question, souffla le despote. Où se cache ta famille, maudite créature ? »
L’homme ailé serra les dents. Ses mâchoires sollicitaient une force incommensurable. Il glissa entre celles-ci:
« Loin… Loin d’ici. Trop loin pour vous… »
Le mot de trop.
La louche bascula.
L’eau glissa.
Ici et là.
Le cri déchira le camp.

Les heures passèrent, le tortures aussi. On manqua d’imagination. On jura, on frappa, on ébouillanta, on découpa, on arracha, on menaça.
Vainement.
Argor avait pris comme un malin plaisir aux prémisses de cette géhenne. Mais la fureur prit place, puis la lassitude, jusqu’à l’abandon… provisoire. Il n’avait cessé d’évoquer les secrets de la torture à son nouvel apprenti, et peut-être futur ami. Celui qui, étrangement, possédait une chevelure aux magnifiques éclats émeraude. Les scintillements qu’offraient l’astre, grâce à ses filets lumineux, suggéraient une ressemblance frappante avec la brillance d’une feuille d’eucalyptus sous la rosée tropicale. Le vert, à quelques teintes près, était le même. Cependant, loin de posséder la discipline de cette plante, ses cheveux se voulaient plus arrogants, chamailleurs et fous. Courts, ils bataillaient pourtant ardemment avec le vent qui osait les taquiner. La vision d’ensemble était assez désastreuse, voire même ridicule. Rynn paraissait s‘être à peine levé, et ce à n‘importe quelle heure de la journée. Ce fut sans doute un de ces points amusants qui fit craquer le petit Maej’tei…

Argor sentait que son sauveur était encore jeune et pour le moins innocent, loin malgré tout d’être exempt de toute force mentale ou physique. Il devait encore apprendre beaucoup sur les tempêtes et les naufrages de la vie. Sur les triomphes et les échecs. Tout était donc identique à un champ de bataille en continue. Une guerre incessante. La loi du plus fort. Chaque ennemi qui se dressait devant lui, le seigneur d’Aern le savait, n’était pas un monstre hideux, un barbare sanguinaire ou un autre de ces volatiles maudits. Ce n’était pas non plus une colère saine pour sauver sa peau, ni une méchanceté gratuite offerte par ses propres soins. Tous les combats, tous, n’étaient dirigés contre un seul et même homme : son père. Quel élément pouvait être plus blessant que la lutte contre son propre passé ?
Argor posa un instant ses yeux d’homme mûr et aguerri, non ses yeux de démon, sur Ménaris, l’ami qui se tenait à ses côtés. Son visage familier ne le surprit pas. Le réconfort tant attendu était enfin là. Oui, Ménaris allait le conseiller et l’épauler. Il serait là pour lui exposer son point de vue. Il savait qu’ils allaient se retrouver tous deux sous la tente cette nuit, à parlementer pendant des heures et des heures sur la façon d’interroger cet aérien. Celui-ci allait bien finir par cracher le morceau d’une manière ou d’une autre.
L’homme posa une main sur l’épaule de son éternel ami. Jusqu’à ce que le jour commence à offrir ses premières lueurs, ils parleraient comme jamais ils n’avaient parlé. Ils chercheraient ensemble un moyen de retrouver Kara, celle qui avait ôté brutalement la vie de…
Ménaris… ?!
Le regard d’Argor se braqua brusquement sur le visage de… Rynn. Son cœur l’avait embrouillé. La brume se leva de son esprit. Le brouillard de la peine lui avait remué les sangs, le lâchant au creux de la nuit, seul avec lui-même, avec l’espoir de retrouver son défunt compagnon. Une lumière verdoyante l’appelait au loin, éclairant son nouveau chemin. A lui de le tracer. Ménaris, de là haut, veillait peut-être sur lui.

« Je veux que ce monstre soit chouchouté comme jamais il ne l’a été. Qu’on s’occupe de lui, ordonna le seigneur d’une voix forte. Qu’on le tienne en vie le plus longtemps possible. Il ne mourra pas tant que je ne l’aurais pas décidé. Nous l’interrogerons ultérieurement. De plus, afin d’éviter toute perte de temps, demain, dés l’aube, nous regagnerons le lieu où nos frères et amis sont tombés. Nous leur offriront un adieu décent. Ils le méritent… »
« Il est à présent l’heure de nous reposer. Restez vigilants et poursuivez vos tours de garde. Passez malgré tout une nuit un tantinet agréable… »


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Les secousses interminables, agressives mais lointaines. L’être était ballotté en tous sens. Chiffon remuer par une main experte et sans remord, abandonnant la poussière du passé. Voilà donc une métaphore idéale qualifiant les courants qui agitaient le corps de l’agélien.
Des milliards de lames vinrent taquiner sadiquement la peau vulnérable et enfantine. Glaciales, elles léchèrent le corps tout entier de Maej’tei, victime absolue de leur traîtrise. Ainsi, l’imprudent fut-il inonder par les larmes indénombrables de l’océan. Ses vêtements s’alourdirent soudainement sous le poids de l’eau froide et impassible. Elle s’immisçait deçà, delà. Elle jouait parfois avec la chaleur corporelle que pouvait encore dégager ce petit être défait et bafoué. Les pirouettes incessantes que son jeu mettait Maej’ dans une posture dangereuse, quasi mortelle. Les flots impétueux de l’océan lui faisaient frôler les rochers cachés un peu plus en profondeur. Sa chevelure s’entremêlaient, fuyaient son crâne, striaient son visage d’émeraude ou l’enlaçaient d’une étreinte inquiétante.
Tandis que la conscience commençait peu à peu à l’abandonner au bras de son analogue, les vagues, elles, n’étaient pas en passe de délaisser leur proie infantile et innocente. Maej’ allait mourir… Noyé.

Une main agrippa brusquement le col de l’infortuné. Celui-ci, de son visage, brisa la surface déjà tumultueuse des eaux. L’inconscience lui avait pratiquement sommer de fermer les paupières. Ses pupilles, non dilatées, fixaient le vide, le rien, le néant et ses traits de fallacieuse perfection. Les gestes qui tentaient tant bien que mal de le ramener à la surface étaient quelque peu fébriles et désordonnés. Ils peinaient affreusement, luttant avec les eaux glaciales et traîtresses. Le temps était-il venu ? Déjà ?
Les efforts furent colossaux et le combat interminable.
L’être, apparemment sans vie, du jeune Maej’tei se retrouvait tiraillé, d’une part par la perfidie des courants du nord, de l’autre par les bras déterminés d’un simple gosse…
Ses doigts s’étaient pratiquement plantés dans le tissu imbibé de ce sang translucide et salé. Ils déchiraient par endroit la chemise de l’enfant condamné. Ils ne céderaient pas. Alors les ongles venaient tantôt y prêter main forte, quitte à blesser la peau tendre et douce du jeune garçon.
Plus bas, là où la froidure était à son paroxysme, des pieds enfantins battaient l’eau, comme pour affaiblir les lames trempées qui les agressaient sans relâche. L’acte servait également à leur fuite. Y arriveraient-ils ?

Les deux enfants émanèrent de l’eau, appelés par la plage, leur sauveuse.
Maej’ était au bord du gouffre de cette inconscience meurtrière, tandis que l’autre se plaisait à torturer ses poumons de maintes inspirations. Il retrouvait le goût indicible de l’air. Il posa la tête de l’agélien au sol et lui tapota le visage. D’abord faiblement, puis les claques devinrent plus insistantes. Il décida finalement de le redresser. Position assise. Un grand coup de poing vint rencontrer le dos de ce gosse affaibli. Il toussa. Le sel lui dévora la gorge. Les larmes se déversèrent de ses yeux, et il cracha.
« Bah mon gars, t’as failli y laisser ta peau », lança une voix par là, à ses côtés lui semblait-il.
« Chut, ne dis rien. Reste allongé pour le moment, ajouta-t-elle entre deux inspirations prononcées. Tu viens d’éviter le pire. »
Maej’tei ne connaissait pas son étrange sauveur. Sa voix ne lui rappelait rien, et ses mains qui parcouraient son visage ne lui évoquait aucun souvenir de qui que ce soit. Il tenta donc de couvrir le visage de l’inconnu de son regard d’émeraude. Sa faiblesse le tenaillait bien trop fortement. Il ne distingua qu’un contour flou, des couleurs allant du rose au blanc, peut-être au vert.
« Quel est ton nom ? » demanda l’inconnu.
Maej’ bégaya. Incompréhensible.
Il se concentra. Ses pensées, une à une, utilisaient le fil des secondes afin de recoudre les habits de sa raison. La tentative était laborieuse, mais le résultat pointait le bout de son nez. La forme indistincte devint une chevelure ébouriffée et mouillée qui coiffait un visage d’ange. Des yeux s’apparentant à de véritables joyaux s’illuminèrent sous les reflets de l’astre et de l’océan. Un nez, certes un peu plus épais, mais néanmoins charmant, traçait l’axe d’une parfaite symétrie sur cette jolie figure enfantine. On n’oubliait assurément pas les longues et fines lèvres qui conféraient de la vie à cet ineffable tableau. Et, plus bas, la droiture d’un menton présageait le fort et bel homme qu’il deviendrait par la suite.
Maej’tei le contempla plusieurs minutes durant, bercé par le seul chant répétitif et enivrant des vagues.
« Tu as bien un nom ? insista le concerné.
- Euh… Oui… Je… Je t’aime. »
Il ne cacha pas son incompréhension. Fronçant les sourcils, il répondit :
« Tu as de l’eau de mer qui t’est montée au cerveau ? »
- Euh… Non… »

Les pensées de l’agélien se cousaient encore et encore. On aurait même pu penser que celles-ci s’alliaient aléatoirement, folles et déboussolées. Qu’elles auraient pu tisser la voile d’un bateau avec de la peau de mammouth. On aurait seulement pu… Mais non.
« Je m’appelle Maej’tei…
« Maej’tei ? Hum…
répéta le petit sauveur, perplexe. Okay, va pour Maej’tei ! Moi c’est Rynn. Enchanté ! »Posés au dessus de son visage, les cheveux fougueux et verdoyants du jeune humain se secouèrent en tous sens, crachant un peu partout des petites gouttes de sa constante euphorie. Une d’entre elles parcourut l’air calme et apaisé de la plage, et vint se loger sur le nez de Maej’tei…



A l’aube, en pleine forêt, déchue d’une feuille de chêne, la rosée laissa l’une de ses larmes quitter ses sœurs, sautant du haut de son perchoir. La chute fut lente et douce. Elle savait où elle se dirigeait. Quel destin l’attendait. Elle savait également quel symbole elle apportait, aussi insignifiant soit-il. Elle était heureuse et honorée, elle, la petite larme du matin, de sortir Maej’tei de son sommeil par le simple fait de caresser le bout de son nez….
L’agélien ouvrit les yeux.
Ses paupières papillonnèrent lourdement, boudeuses. Ses yeux, eux, ne reconnurent point le lieu, mais la dame qui s’était allongée non loin d’un feu harassé. Ses mains tremblèrent un peu avant de s’animer. Se lever était une tâche assez pénible à effectuer après tels évènements.
Maej’ en avait cependant presque oublié la confrontation avec les deux soldats du vil seigneur. Quel avait été l’issu du combat ? Il s’en doutait. Comment? Il s’en fichait.
Il se redressa et découvrit une affreuse douleur lui déchirer les côtes. Les coups… Il regretta alors d’être sorti de son rêve, de son passé si heureux et si… lointain. Déjà. Prenant son courage à deux mains, serrant les dents, il se leva, non sans mal. Kara se mit alors à bouger. Sans doute avait-elle été réveillée par le manque évident de finesse de son compagnon.
« Bonjour, glissa le timbre de sa voix sur la couverture de la rosée. Je suis rassurée… »
Maej’ sourit mais n’ajouta mot. Il se contenta de la regarder et d’admirer l’innocence qui émanait de cet être si frêle et si puissant à la fois. Son amie.
Plus tard dans la matinée, l’atrewlienne et l’agélien décidèrent de quitter ce campement de fortune. L’inquiétude de rencontrer d’autres soldats d’Argor était encore trop présente en leurs esprits. Ils marchèrent ainsi plusieurs heures, sans véritablement savoir où ils allaient, espérant sans doute trouver une quelconque trace qui les mèneraient vers l’endroit où se tenait le seigneur… et Rynn. Ils avaient tellement marché depuis cette rencontre avec Fildor et Tilly qu’ils leur seraient incapable de retourner sur leurs pas. Ils espéraient donc que le hasard, ou le destin, leur fasse un signe.

Kara et Maej’ écartèrent un buisson.
Devant eux… un chemin.
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L'Harmonie passe aussi par la diversité...
Tel le ciel embrasé d'une soirée d'été.
 
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Kara
Exerce sa rhétorique



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MessagePosté le : Dim Aoû 03, 2008 4:20 pm     Répondre en citant Envoyer un message privé

L’épuisement avait emporté Kara dans un sommeil sans rêves. Elle s’était à peine endormie, lui semblait-il, que déjà son ami remuait. Avec l’aube déjà levée, les questions repoussées dans un coin de sa conscience s’imposaient de nouveau cruellement à elle. Mais il n’était pas encore l’heure, pour l’instant, seule la santé de son compagnon l’inquiétait. Ouvrant les yeux, elle découvrit le blessé, debout, malgré le terrible traitement qui lui avait été infligé la veille, précautionneux dans ses mouvements, aussi bien pour ne pas l’éveiller que pour atténuer des mouvements douloureux. Le soulagement qu’elle en éprouva la tira définitivement du sommeil. Elle le salua d’un timide sourire, simplement heureuse de le voir. Les traits de celui-ci, souriants en retour, laissaient toutefois entrevoir la souffrance qu’il devait supporter. Le courage de son ami l’enveloppa, lui redonnant force. Quand à elle, tous ses muscles étaient endoloris ce matin, toutefois elle n’émit pas la moindre plainte et s’interdit la moindre grimace. C’était le minimum qu’elle pouvait faire pour Maej’tei. Enterrant minutieusement les restes du feu qui avait crépité toute la nuit et qui s’était finalement éteint sur le matin, elle s’était surprise à repenser à ses anciennes tâches auprès d’Argor. Il y avait encore si peu de temps, pourtant il lui semblait qu’une éternité s’était passée. Depuis lors, des évènements dramatiques avaient eu lieu rendant tout retour impossible. De toute manière, elle n’était plus la même. Si un retour avait été envisageable, maintenant quelle avait découvert cette nouvelle vie, elle se rendait compte qu’elle ne voulait plus de l’ancienne. Pour la première fois de son existence, elle avait osé se révolter. Elle avait encore tué. Elle ne savait pas comment, mais elle était responsable. C’était indéniable. La différence cette fois-ci, elle l’avait fait pour sauver une vie, celle de Maej’tei, ce jeune homme aux cheveux émeraude qui se tenait les côtes tout en lui souriant, son ami, le premier mais aussi le seul.

« Vous ne méritez pas plus que moi de mourir. »

Les mots de Maej’tei résonnaient encore. La mort des deux brutes lui paraissait juste, la seule chose qui avait été à faire. Les regrets d’avoir ôté de nouveau la vie étaient pourtant encore présents, mais la culpabilité ne l’écrasait pas cette fois-ci. Était-elle devenue un tel monstre que tuer ne lui faisait déjà plus rien ? Chassant ces dernières pensées pour l’instant, l’atrewlienne se mit en quête de quelques baies pour le petit déjeuner et réussit à en trouver suffisamment pour eux deux. Après s’être restaurés et désaltérés, ils étaient tombés d’accord sur le fait qu’ils ne devaient pas rester ici. Connaissant Argor, Kara se doutait qu’il enverrait s’enquérir de la disparition de deux de ses soldats dont les dépouilles, bien exposées au milieu des flots, ne manqueraient pas d’attirer très vite les charognards ainsi que d’autres soldats. La prudence leur commandait de partir au plus vite et de s’éloigner autant que possible de la rivière. Se mettre en route fut un acte difficile pour Kara. Une sorte de regret mêlé de tristesse l’envahissait à mesure que ses pas s’éloignaient du cours d’eau.

Je reviendrais.

Ne put-elle pas s’empêcher de penser en s’adressant aux esprits des eaux.

Nous t’attendrons, enfant des eaux.
Nous t’attendrons, enfant des eaux.


Une longue matinée de marche commença alors. Errants et perdus, les deux compagnons ne savaient plus où se diriger. Comment allaient-ils pouvoir retrouver et aider l’ami de Maej’tei alors qu’ils étaient eux-mêmes perdus. De plus, si Rynn était bien entre les mains de son ancien seigneur, que pouvaient-ils faire ? Ils n’avaient aucune chance, faibles comme ils étaient. Se concentrant sur sa marche, Kara laissa le flot de ses pensées se taire jusqu’à ce qu’il ne reste que les mots d’avertissement sur le sol irrégulier et les racines cachées. Son esprit vidé, elle progressait mécaniquement jusqu’à ce qu’un buisson révèle un chemin. La surprise et l’inquiétude se lisaient sur son visage.

Quel choix faire ? Faire demi-tour au risque de retomber sur les séides d’Argor ? Ou suivre ce chemin sans savoir vers quels nouveaux dangers, il risquait de les amener ? Effrayée par les rencontres que ce sentier provoquerait tôt ou tard, Kara hésitait. Maej’tei semblait plus sûr de lui. Il s’était déjà porté en avant de quelques pas encourageant la jeune femme à le suivre. Faire demi-tour maintenant n’était pas réellement une option. L’atrewlienne se décida finalement à suivre son compagnon sans mots dire. Les sens aux aguets, elle portait son regard à droite et gauche. Le sentier sinueux et peu emprunté était parsemé de fougères qui effleuraient les mains de la jeune femme. Surpris par les deux compagnons, quelques mammifères détalaient aussitôt devant eux. L’inquiétude de la jeune femme s’apaisa au fur et à mesure de leur avancée. Puis, les fougères se firent moins fréquentes progressivement sans que cela soit notablement remarqué. Le sentier s’élargit subtilement facilitant davantage la marche des deux amis. Le soleil était haut dans le ciel quand la jeune femme se rendit compte que le sentier abandonné s’était transformé en chemin usité. L’inquiétude lui vrillait les entrailles, dissimulant sa faim. Qu’allaient-ils trouver au bout de ce chemin ?

« Là, regarde ! » s’exclama Maej’tei.
« Une cabane. »


Suivant des yeux la direction donnée par le jeune homme, Kara découvrit cachée parmi les arbres un peu à l’écart du chemin une petite cabane rustique faite de rondins de bois. Déjà l’agélien s’était porté vers la cabane, ne laissant pas à sa compagne le temps de lui dire d’être prudent. Il disparut de sa vue après avoir poussé la porte. Pressant le pas, elle s’engouffra à son tour dans la maison forestière. À l’intérieur, il n’y avait que Maej’tei laissant Kara souffler de soulagement. La cabane n’était constituée que d’une seule pièce. Au centre, une table grossièrement taillée accompagnée d’un billot de bois servant sans doute de chaise. Derrière la table, une cheminée de pierre dont la hotte était décorée de toutes sortes d’herbes séchées et dont l’âtre était occupé par un trépied auquel était suspendue une marmite vide au-dessus d’un tas de bois prêt à s’enflammer. À droite de la cheminée, une peau de bête recouvrait une couche sommaire. Au pied du lit, il y avait un petit tas de bûches sèches accompagnées de petit bois pour l’alimentation du foyer ainsi qu’une grosse malle de bois. Une hache était plantée dans la plus grosse bûche. À l’opposé du lit, se dressait sur toute la largeur du mur, un bahut éclairé par une large fenêtre et encombré de sculptures de bois, véritable travail d’artiste ainsi que de divers petits instruments de sculpteurs. Un petit tabouret permettait à l’occupant des lieux de travailler à son art bien installé. De chaque côté de la porte, pendaient un grand nombre de viandes séchées ainsi que toutes sortes de fruits secs. La cabane n’était pas abandonnée, tout au contraire.

« Nous devons repartir Maej’tei, avant que celui qui habite ici ne nous trouve. Je ne crois pas qu’il aimerait nous découvrir chez lui. »

L’agélien s’apprêtait à répondre à la jeune femme lorsque ses traits se saisirent de surprise. Kara ressentit un picotement entre ses épaules. Elle se retourna si lentement que l’on aurait dit que le temps s’était ralenti et découvrit un homme qui la dépassait de deux têtes au moins. Le nouveau venu était sans nul doute le propriétaire des lieux. Sa stature impressionnante faisait paraître Maej’tei tel un enfant à côté de lui. Habillé de peaux, des cheveux noirs, en bataille et une barbe poivre et sel, hirsute le rendaient effrayant telle une bête sortie de la forêt. Kara recula d’un pas puis de deux pour finir par sentir Maej’tei tout contre elle, son souffle sur la peau. Le géant entra et ferma la porte. Il abattit sur la table les prises de ses collets, deux lapins bien dodus. Il s’approcha de la table et s’affaissa sur le billot qui lui servait de chaise. Sortant un couteau plus grand de trois fois sa paume déjà bien large, il fit une entaille sur la peau du premier lapin et trancha dans la chair afin d’ôter la fourrure. Il répéta l’opération sans un mot sur le deuxième lapin très rapidement. Le couteau allait et venait avec agilité entre ses doigts. Il entreprit ensuite de découper ses deux prises. Son habileté fit frémir Kara. Elle avait les yeux fixés sur le couteau. Si cet homme décidait de s’en servir contre eux, ils n’auraient aucune chance. Étrangement, il ne leur prêtait pas plus d’attention que de vulgaires insectes. Une fois sa tâche achevée, il se releva brusquement et approcha de la cheminée, jetant dans la marmite les morceaux de lapins. Les deux amis qui s’étaient déplacés vers le bahut surveillaient toujours le couteau du forestier mais avaient maintenant accès à la porte s’ils étaient capable de courir suffisamment vite. Leur tournant délibérément le dos, le forestier saupoudrait les deux lapins d’herbes prélevées sur la hotte et enflamma le bois sec de l’âtre. La jambe droite de Kara esquissa un mouvement en direction de la sortie. Maej’tei, moins anxieux que l’atrewlienne lui murmurait des mots à peine audibles.

« Peut-être, pourrions-nous lui demander de l’aide ? »

En réponse, la jeune femme secoua la tête négativement et fit un deuxième pas vers la sortie. Le géant occupé à préparer son dîner continuait à les ignorer. La main de Kara se referma sur la poignée de la porte lorsqu’une voix de stentor sortit de la bouche de l’homme.

« Z’avez pas faim ? »

Le forestier se retourna vers les deux compagnons fixant implacablement la jeune femme.

Maej est bien trop loin de la porte. Il ne pourra pas l’atteindre si je décide de fuir. Rester ici est aussi risqué. Il ne ferait qu’une bouchée de nous s’il le décidait. Mais je ne peux abandonner Maej, surtout après ce qu’il a fait pour me défendre et ce qu’il a enduré par ma faute.

La main de la jeune femme se desserra de la poignée. Le ventre de Kara se mit alors à gargouiller en guise de réponse, comme si son corps confirmait sa décision.

« À la bonne heure, j’entends bien. Hum ! Plus habitué à voir des gens par ci…
Prenez le chot’ tabouret et asseyez-vous. »


L’homme tira alors la malle près de la table.

« La M’zelle peut s’asseoir là, à moins que ses jambes lui commandent encore de courir. »

La jeune femme rougit de la remarque, tenant son ventre qui criait famine. Se retournant sur la pitance qui exhalait un appétissant fumet, l’homme marmotta dans sa barbe. L’agélien trop heureux de la proposition de l’ermite tira le tabouret vers la table et s’y installa. Le géant s’arrêta de remuer les morceaux de viande dans la marmite et se dirigea vers le bahut. Ouvrant une des portes, il extirpa trois écuelles qu’il déposa sur la table. Kara toujours debout observait l’homme s’affairer à leur préparer le repas, tenant toujours étroitement son ventre qui gargouillait. Le cuisinier sortit finalement le repas du feu et y versa trois bonnes parts dans chaque assiette. Il s’affaissa sur le billot et prit à pleine main un premier morceau de viande. Sa puissante mâchoire arrachait de gros morceaux de chair, mastiquant avec un plaisir non dissimulé. L’agélien imita son hôte alors que Kara était encore debout près de la porte. La faim gagnant sur la peur, la jeune femme se décida finalement à s’asseoir sur la malle et prit un premier morceau de viande de ses doigts marqués. Le forestier avait déjà englouti sa part. Pas encore repu, il se resservit une deuxième portion qu’il dévora avec la même énergie. Maej’tei semblait reprendre des forces à vue d’œil. Leur hôte entièrement consacré à son repas ne semblait même pas se préoccuper d’eux. À la première bouchée, un assortiment de saveurs s’empara du palais de Kara. Le savant mélange d’herbes inconnues donnait à la viande un goût des plus savoureux, mais il semblait aussi avoir un effet apaisant et relaxant, à moins bien sûr que de contenter à son estomac lui procure cet effet. Elle en oubliait presque ses craintes et les arabesques qui marquaient ses mains. Presque…

________________________________________

La nuit tombée, la fatigue venue, la séance de torture avait cessé pour l’instant. Le seigneur avait donné ses ordres et chacun de ses soldats savait ce qu’il en coûterait si l’aérien était retrouvé mort le lendemain matin. Laissant la scène, il retourna vers sa tente suivi de près par celui qui ressemblait tant à son ami. La journée l’avait épuisé. Une deuxième couche avait été ajouté dans la tente. S’allongeant sur la sienne le seigneur d’Aern invita Rynn à prendre la deuxième.

Le jeune homme ressemblait tellement à Ménaris. Argor soupira une dernière fois sur les souvenirs de son ami avant de sombrer dans les méandres de ses rêves. Le souffle régulier du seigneur se fit rapidement entendre alors que Rynn digérait encore les images de tortures sur l’aérien. La nuit apaisante les enveloppait de ses bras.

« Saute, je te dis !
- Non, c’est trop haut, je ne peux pas.
- Allez, si j’ai pu le faire, tu peux aussi.
- Je n’y arriverais pas.
- Aie confiance, tu y arriveras. Et puis, je suis là. Je te rattraperais. »


L’adolescent se jeta finalement dans le vide qui séparait les deux toits en retenant sa respiration. Il vida d’un seul coup ses poumons en atteignant le rebord du toit. Agrippant plusieurs tuiles, il glissa malgré tout jusqu’à la gouttière, suspendu dans le vide. Moins puissant que son ami, il avait franchi de justesse l’écart entre les deux toits et se trouvait dans une position précaire. Une main ferme agrippa l’avant bras de l’adolescent en danger.

« Accroche-toi, je vais te remonter. »

Le sauveteur hissait son ami de toutes ses forces. Petit à petit, le torse basculait sur le toit. Tirant sur ses bras dans un effort surhumain, il réussit finalement à hisser le jeune seigneur sur le toit. Épuisés tous deux, les adolescents reprenaient leur souffle, allongés sur le dos, les bras écartés.

« Tu vois, je t’avais dit que tu pouvais !
- J’ai surtout failli me rompre les os.
- Mais tu ne l’as pas fait, vu que j’étais là. Je suis ton ange gardien. Ha ha !!
- Tu parles d’un ange gardien ! Si tu ne m’entraînais pas courir les filles sur les toits, je n’aurais pas besoin d’ange gardien.
- Hé, à propos de fille, tu vas voir que le jeu en valait bien la chandelle. Viens, c’est par là. »


Le jeune homme entraîna de nouveau son compagnon vers leur destination, parfait point d’observation sur la chambre d’une fille qui lui avait tourné la tête. Les volets étaient encore clos. Il leur faudrait attendre.

« Toi et tes idées ! Elle n’est même pas là.
- Patience. »


Alors Ménaris et Argor patientèrent. Le temps fila sans qu’ils ne puissent apercevoir la belle. Ménaris assoupi, Argor se risqua à s’éloigner du poste d’observation. Un mouvement dans les airs attira son attention. Fronçant les sourcils, il arriva à peine à distinguer une silhouette ailée. Qu’est-ce que cela pouvait être ?
La chose tournoyait au loin puis plongea brutalement disparaissant de la vue du petit seigneur. Se dirigeant vers l’endroit où s’était évanoui la chose, il se tapit prudemment sur la toiture, ses yeux au niveau du faite afin d’observer sans être vu. Il vit alors un être curieux. Il avait l’apparence d’un homme sans en être un. Il avait en plus deux majestueuses ailes et arborait de magnifiques plumes fauves. Il n’avait encore jamais vu de créature de telle sorte. Stupéfait, il la détaillait impressionné. Était-ce un ange venu guider les hommes ?
La créature fouillait dans un sac, sortant un objet à la fois, jetant certains qui semblaient sans intérêt. Une bourse fut sortie, accompagné d’un cri de plaisir à la vue des pièces qui sonnaient à l’intérieur. Argor ne comprenait pas ce que faisait l’ange.
Un nouveau cri retentit. La bourse tomba faisant rouler les pièces sur la toiture. L’ange se tenait le torse une flèche ensanglantée fichée dans le corps. Argor se releva et dirigea son regard à sa gauche. Ménaris, un arc dans les mains, criait.

« Voleur ! Assassin !! Ton engeance a peut-être eu mes parents, mais toi tu mourras de ma main. »

Argor savait que son ami avait perdu ses parents, victimes de voleurs. Mais il n’en savait guère plus, son ami refusant d’en parler. Ainsi ce qu’il avait pris pour un ange n’était ni plus ni moi qu’un vulgaire voleur. Argor se morigénait d’avoir été stupide. Il était évident maintenant que la créature faisait état de son larcin, alors que lui Argor s’extasiait devant ses plumes.

Je ne ferais plus jamais cette erreur. Aussi étonnante que soit cette créature, je ne la verrais que comme ce qu’elle est : une simple erreur de la nature…
Une erreur que je rectifierai très vite, dès qu’il m’aura dit tout ce que je souhaite.

Les yeux ouverts, Argor se ressaisit. Il était sous sa tente. Tournant la tête, il vit les cheveux émeraude qui dépassaient de la couverture d’où provenait le souffle léger et régulier de son nouvel ami, Rynn, qui dormait encore paisiblement. Le seigneur d’Aern se leva sans bruits et sortit de la tente. L’aube pointait à peine. Cette journée serait bien particulière. Aujourd’hui, seraient rendus les honneurs des soldats tombés sur le champ de bataille, serait construit l’autel qui accueillerait le corps de Ménaris pour son dernier voyage et ce soir, à la nuit tombée, serait allumé le bûcher funéraire. Vérifiant que l’aérien captif n’avait pas succombé pendant la nuit, le seigneur donna quelques consignes en vue du retour sur le champ macabre. Sur une impulsion, il se dirigea vers la tente veillée. Ménaris paraissait encore dormir, apaisé.

« Un drôle d’ange gardien que tu m’as envoyé, oui …
Je crois que ceci lui revient. Ne t’en fais pas mon ami, je lui apprendrais. Il en sera digne. »


Ressortant, il s’arrêta auprès du cuistot du camp. Il regagna finalement sa tente non sans s’être muni de deux bols fumants de gruau militaire. Son jeune protégé était réveillé, assis sur sa couche, l’air fatigué.

« Tiens prends ça mon gars, ça te fera du bien. Rien de tel pour bien démarrer la journée comme disait mon ami…
Enfin… Ce matin, nos hommes tombés sous les griffes de la vermine ailée seront honorés. Je crois qu’il serait bon que tu viennes. Tu pourrais honorer ton ami… »


Les mains libres des bols, Argor put retirer la lanière qu’il portait à l’épaule, dévoilant un fourreau de cuir noir duquel dépassait la garde d’une épée.

« C’est pour toi. C’était l’épée de mon ami. J’espère que tu en feras bon usage. Son précédent propriétaire était un homme valeureux, la meilleure lame du duché d’Aern. Cette lame m’a sauvé la vie à de nombreuses reprises. Je crois qu’il serait d’accord pour qu’elle te revienne…
Et puis, ainsi tu n’auras plus à me voler la mienne. »

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Kara
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