- Sa richissime grandeur m’a-t-elle demandé ?
- Mmm… c’est exact, Capril.
Le riche entrepreneur, du nom de Sorbier Gustave, était assis derrière son bureau en bois massif, le nez baissé, reluquant avec admiration plusieurs pâtisseries. Tel un enfant, son irrésistible envie de les enfourner au fin fond de sa bouche était quasiment palpable. Ses petits doigts joufflus s’agitaient frénétiquement au-dessus de leur glaçage impeccable, tandis qu’une once de timidité semblait subsistée au coin de ses yeux. C’était cela qu’il adorait chez elles. Les pâtisseries étaient parfois si provocantes, si foutrement bien maquillées que l’on ne pouvait qu’en être intimidé ! Il passa maintes fois en revue leurs robes sublimement longues… ou sensuellement courtes. Ses doigts s’agitèrent encore un peu plus à la vue de ce délice et ce fut à cet instant un scintillement d’excitation qui gagna ses pupilles. Oui. Il était temps pour Sorbier de déguster !
- A quel propos sa richissime grandeur souhaite-t-elle ma présence ?
Le gourmand se renfrogna.
Il ne tarda guère à morigéner.
- Capril, au risque de vexer votre petite personne, je vous prierai d’attendre ma précieuse permission avant d’ouvrir la bouche ne serait-ce que d’un millimètre.
- Comme il vous plaira, votre rich…
- Insolence ! hurla Sorbier à son serviteur.
Capril s’empressa de tomber à genoux, inclinant la tête en signe de soumission. Il n’ajouta mot, obéissant à son maître capricieux. Quant à ce dernier, il affichait un sourire mesquin, heureux d’observer son serviteur dans une position qu’il jugeait pour le moins ridicule. Savoir Capril à sa totale merci lui procurait une sensation d’euphorie parfaitement malsaine. Tant pis.
- Mon bon Capril, sachez que je n’aime point être froissé. Surtout par mon propre serviteur. Vous n’ignorez pas à quel point je vous estime au moins ? déclara Sorbier non sans ironie.
- Non évidemment, vous me le rappelez bien assez souvent pour que je m’en souvienne…
- Parfait ! s’exclama Sorbier qui se refusa de souligner le sarcasme de son serviteur. Parlons donc maintenant du pourquoi de votre venue en mon bureau, puisque vous semblez si impatient de le connaître. Je vais être direct, Capril. Mais cela ne doit pas vous empêcher de me conter tout ce dont vous êtes au courant. Suis-je clair ?
- On ne peut plus, votre richissime grandeur.
- Bien… Dites-moi, dans ce cas, ce que savez-vous sur le fameux Tableau de la Prohibition ? demanda Sorbier qui se mordillait la lèvre tout en dévorant des yeux une énorme religieuse au chocolat.
- Hé bien… Votre richissime grandeur me prend un peu de court, je dois l’avouer…
- Ne me faites pas croire cela mon bon Capril. Vous êtes un homme plein de ressources.
- Certes… Certes… avoua à contrecœur le serviteur qui tentait de gagner du temps afin de structurer sa réflexion. Le Tableau de la Prohibition, votre richissime grandeur, n’est pour l’heure qu’une rumeur. Du moins officiellement. En ce qui concerne les circonstances un peu plus officieuses, cette œuvre ferait état, selon certains dires, des agissements peu respectables d’un haut personnage politique.
- Vraiment ? Mmm… Continuez…. ordonna le gourmand tout en saisissant d’une main aimante la pâtisserie.
- La peinture en question aurait été peinte sans le consentement de sa victime qui, ayant pris connaissance de l’existence d’un tel objet, mettrait toutes ses forces dans la bataille afin de se l’approprier pour le détruire. Tout en tentant, bien évidemment, d’en étouffer le plus possible les bruits attestant de son existence. De ce que mes oreilles m’ont permis d’entendre, votre richissime grandeur, ce Tableau de la Prohibition porterait fichtrement bien son nom.
- Et pourquoi cela Capril ? s’intéressa Sorbier qui humait son péché capital les yeux clos.
- Les rumeurs disent que la victime ne respecterait aucunement les préceptes de la religion d’Ohm, qu’elle en ferait grandement offense de par son statut politico-religieux. Ce serait de surcroît une forme de péché suprême.
- Capril, cessez de tournez autour du pot. Décrivez-moi simplement ce qu’il y a de représenté sur cette toile au lieu d’enrober toute cette affaire de belles phrases inutiles. Cela expliquera sans nul doute pourquoi elle est l’objet de tant de tergiversations.
Le gourmand humecta délicatement le glaçage au chocolat de sa langue expérimentée, s’empressant ensuite d’offrir le goût d’un tel délice au fond de son palais.
- Hé bien… fit le serviteur gêné. Il semblerait que le personnage peint ne serait autre que le Marquis de Diofre, qui serait l’organisateur d’une… comment dire … ? orgie… mêlant différents individus… des femmes, qu’elles soient pucelles ou catins, mais également des hommes… On parle aussi d’enfants et même de… enfin… de créatures.
- De créatures ?
- Oui… des aériens ou des agéliens… autant féminins que masculins. Sa richissime grandeur n’est pas sans ignorée que la religion d’Ohm n’est guère ouverte à la sexualité en terme général, alors imaginez ce que de telles pratiques pourraient entraîner sur le Marquis… surtout si le nouvel Empereur venait à le découvrir.
- Voyons… protesta Sorbier la bouche à peine débarrassée du reste de son met, Tout le monde sait pertinemment qu’un homme de loi et de pouvoir, comme le Marquis de Diofre, aime s’offrir quelques plaisirs de la sorte. Prenez exemple du prédécesseur au Duc d’Allisco. Celui-là même se permettait parfois des entrevues impudiques avec quelques hommes, la cour toute entière en avait eu ouïe dire, pourtant aucun scandale n’en avait été fait, Capril.
- Certes, votre richissime grandeur, certes… avoua le serviteur en inclinant frénétiquement la tête. La cour dans sa globalité était au courant des agissements de l’ancien Duc, néanmoins, il en était tout autrement du bas peuple et de l’Eglise d’Ohm. Eux, n'en savaient rien. C’est là où réside toute la différence avec cette présente affaire. Si ce Tableau de la Prohibition devient publique, la preuve en sera indiscutable et le bas-peuple comme l’Eglise prendront connaissances des petits plaisirs du Marquis… Je ne donne, à ce moment là, peu cher de sa tête.
- Mmm… Cette rumeur devient, à mon goût, un peu plus alléchante, mon bon Capril, murmura le gourmand qui s’humecta légèrement la lèvre inférieure du bout de la langue.
- Pourrais-je savoir pourquoi, votre richissime grandeur ?
Gustave Sorbier, durant toute la durée du dialogue, n’avait pas une seule fois posé les yeux sur son serviteur dévoué, trop occupé sans doute, à dévorer des yeux les gourmandises que les plus fins pâtissiers du royaume d’Allisco lui avaient alignés là. Il jugeait d’un œil critique et connaisseur leurs formes enjouées et sensuelles, leurs parfums forts mais délicieusement sucrés et leur éclat d’ébène chatoyant ou encore de neige poudrée. Aussi originales et dissemblables étaient-elles, leur châtiment serait sensiblement identique.
Quant à Capril, nerveux, il ne savait jamais très bien comment apporter les mots et les gestes à son maître capricieux sans risquer de le froisser inopinément. Et il se demandait même si sa dernière question n’était pas la question de trop…
Apparemment non.
- Hé bien… Voyez-vous, Capril, si l’Eglise vient à apprendre l’existence de pareil tableau, elle sollicitera vivement le nouvel Empereur pour que ce dernier, de son pouvoir divin, enraye toute menace d’hérésie, à savoir le Marquis. C’est pourquoi je dois m’emparer coûte que coûte de cette toile.
- Je crains fort de ne guère parvenir à suivre votre raisonnement, votre richissime grandeur. Souhaiteriez-vous la fin du Marquis de Diofre ?
- Non, mon bon Capril ! Bien évidemment que non ! Je vous croyais bien plus malin que cela ! déclara le gourmand qui léchait furtivement le bout de ses doigts. Je ne désire pas m’emparer de la peinture pour l’exposer au grand jour, je ne suis pas si immoral que cela. Je souhaite plutôt m'emparer de cette toile afin de posséder un argument de poids me permettant par la suite de parler affaires avec le Marquis, si vous voyez ce que je veux dire… Cet homme est d’une richesse et d’une proximité avec le nouvel Empereur qui m’intéressent quelque peu, Capril. Et si ce Tableau de la Prohibition peut me permettre de discutailler de quelques sujets avec lui, alors pourquoi n’en profiterai-je pas ?
- Ah je vois ! s’exclama le serviteur en signe évident d’illumination. Sa richissime grandeur voudrait-elle faire chanter le Marquis ?
Un silence de plomb s’écrasa brutalement sur le bureau, achevant toute once de bruit.
Sorbier le gourmand déglutit bruyamment avant de lâcher du regard ses pâtisseries. Il se mit immédiatement à fixer son serviteur. Non sans haine.
- Capril, ne soyez pas vulgaire avec ma personne je vous prie. Le chantage n’est bon que pour les bandits.
- Oh… Certes, votre richissime grandeur, certes… Je ne souhaitais guère vous insulter.
- Je l’espère mon bon Capril, je l’espère… Le gourmand reposa par la suite son regard sur les gourmandises presque exhibitionnistes, préférant omettre la non-subtilité de son interlocuteur. Capril ? finit-il par dire.
- Oui, votre richissime grandeur ?
- Je veux que vous réunissiez toutes les informations possibles et inimaginables sur ce Tableau de la Prohibition. Il est dans votre intérêt, et dans le mien, que je me le procure au plus vite. Et quelque chose me dit que je ne dois pas être le seul dans ce cas…
- Bien, votre richissime grandeur.
La dernière pâtisserie, au préalable humectée par la salive du gourmand, disparue au fond de sa gorge avide. Il savoura cette dernière bouchée tout en ouvrant de grandes narines, sans doute pour chercher à capter la moindre particule sucrée qui vagabondait dans l’air. La langue, au creux de sa bouche, effectua quelques moulinets doux et discrets, caressant le corps disloqué du gâteau.
Sorbier dégusta son met les paupières closes.
Ce moment, d’une longueur insoupçonnée, s’acheva finalement lorsqu’il rouvrit les yeux. Sorbier découvrit alors devant lui un Capril immobile et dubitatif.
- Alors ?! lança brusquement le gourmand, sans doute gêné d’être épié en cet instant d’intimité. Qu’attendez-vous pour vous mettre au travail ! _________________ L'Harmonie passe aussi par la diversité...
Tel le ciel embrasé d'une soirée d'été. |
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