Prologue
Le soleil se couchait sur les moulins et les champs qui entouraient la cité de Rémore. C’était la saison des semis, les beaux jours revenaient et la terre était encore chaude du labourage qu’avaient opéré les paysans toute la journée. Avec la nuit, elle se reposait enfin. Tout comme les chemins qui n’avaient plus à supporter les allés et venus des charrettes pleines à craquer de marchandises. Le temps de quelques heures d’obscurité, le calme remplaçait l’incessant bourdonnement qui s’échappait habituellement de Rémore.
Rémore, le grenier à grain, Rémore la Marchande. Des milliers d’hectares de cultures, de vergers, de pâturages, s’étendaient autour de cette cité située au centre de la Grande Vallée de Corride. La bourgade agricole avait pris des proportions de véritable ville avec l’expansion des fermes et des entrepôts. Rémore était aussi connue pour son marché, l’un des plus important de l’Ancien Empire et étape obligée de tous les marchands parcourant le grand Ouest. Les céréales s’y échangeaient contre des étoffes, le bétail contre les alcools, les fruits et légumes contre des épices et à peu près tout s’échangeait contre de l’argent. On disait entre autre qu’il était facile de faire fortune pour peu qu’on ait quelque chose à vendre et que l’or ne restait jamais longtemps dans la même main à Rémore.
Tous ici n’avaient pourtant pas fait le choix du négoce pour gagner leur vie.
Une ombre furtive traversa le ciel pour disparaître rapidement dans une ruelle mal éclairée de la cité endormie.
Endormie, n’était en réalité peut-être pas le bon terme pour qualifier Rémore la nuit. L’activité de la fourmilière ne cessait à vrai dire jamais vraiment. Car même si ses habitants avaient délaissé les champs et les étales des marchés, c’était pour mieux s’entasser dans les nombreuses tavernes que comptait la ville. Pour leurs tenanciers c’était même l’heure de pointe : suffisamment tard pour que les ivrognes commencent à hausser le ton, mais encore trop tôt pour que ceux-ci s’effondrent lamentablement. A la taverne du Taureau d’Argent, Gabriel l’imposant gérant derrière son comptoir servait pinte sur pinte. Oui, Rémore était aussi célèbre pour sa cervoise de qualité. Il devait d’ailleurs paraître pour certain presque incongru que l’on ait l’idée de se servir du grain pour autre chose que de brasser l’exquis breuvage.
Le Taureau d’Argent était une auberge sans prétention, ni plus grande ni plus petite qu’une autre, comme il en existait au moins une vingtaine dans tout Rémore. Gabriel, quarante ans, peut-être un peu plus, avait repris le commerce de son père venu comme beaucoup s’installer dans cette cité alors en pleine expansion. Sa clientèle était faite d’habitués. Des cultivateurs et des marchands pour la plupart, pour qui il s’agissait de passer un moment pour se reposer et de se détendre autour d’une bonne chopine, d’une d’hydromel ou d’un cognac de Cassandre pour les plus raffinés. Vers le milieu de la nuit les esprits imbibés s’échauffaient parfois, mais si les rixes étaient monnaie courante elles restaient la plupart du temps sans gravité d’autant que la milice fermait les yeux sur ces petits débordements. Gabriel n’avait pas à se plaindre.
- Gnnh ! Tu vas t’ouvrir saloperie ! Ouvre-toi !
La soirée était déjà bien entamée lorsque que Gabriel à travers le brouhaha cru entendre quelque chose dehors. Il avait prêté peu d’attention à ce son qu’il avait été incapable d’identifier pour se concentrer sur le travail qui ne manquait pas. Mais le bruit se faisait insistant, comme si quelqu’un ou quelque chose tapait contre la façade de sa maison. Ne comprenant pas, le tavernier s’interrompit un instant et remarqua par la fenêtre une forme sombre qui se trouvait à l’extérieur. Gabriel fronça les sourcils, une idée saugrenue venait de lui traverser l’esprit. Il hésita un moment, avant de se décider à quitter son comptoir sous les grommèlements d’un client visiblement assoiffé pour traverser la salle et mettre le nez dehors.
- Allez… !
- Qui va là ? Je... C’est toi ? demanda Gabriel une fois dans la rue.
A la faible lumière d’un lampadaire sommaire, ce qui n’était qu’une forme vague et sombre depuis l’intérieur de la taverne s’avéra être une jeune fille. Une jeune fille comme on en croise peu, une jeune fille avec de larges ailes couvertes de plumes.
- Epona ! C’est vraiment toi ? Mais qu’est ce que tu fais là ?
- Je te prierai de ne pas hurler mon nom comme ça, Gabriel…
- C’est… C’est toi qui tapais tout à l’heure ?
- J’ai essayé de passer par le grenier mais cette saleté de trappe refuse de s’ouvrir.
- On l’a faite condamner à cause des voleurs. Et puis j’étais loin de m’imaginer que tu reviendrais ici… après toutes ces années… Ca fait quoi ? Cinq ans ? Tu n’as pas vraiment grandi on dirait !
- Gabriel…
- Enfin tu as choisi ta voie…
- Gabriel !
- Quoi ? Oh pardon excuse-moi, ne restons pas dehors comme ça. Je ne vais pas te laisser à la porte. Viens entre, j’ai encore du travail.
Sur ces mots le tavernier invita son amie ailée à entrer dans son établissement et la mena jusqu’à son comptoir. Celle-ci le suivi sans un mot. Elle n’en dit plus lorsqu’à sa vue les quelques clients qui la remarquèrent abandonnèrent leur conversations pour dévisager l’aérienne qui venait de passer la porte accompagnée du gérant. Epona n’était peut être pas bien grande mais les traits durs de son visages laissaient paraître qu’elle n’était plus une enfant depuis longtemps. A la lumière elle paraissait exténuée, d’immenses cernes couronnaient ses yeux d’un noir profond. Noir comme les plumes qui recouvraient ses jambes et son buste, noir comme ses cheveux courts, noir comme ses grandes ailes repliées dans son dos. Ses serres qui n’étaient pas conçues pour marcher sur le sol lui conféraient une démarche étrange accompagnée d’un cliquetis sinistre. Elle était la vision de la mort qu’avaient eut toutes ses victimes avant de trépasser. Tout cela ne découragea pourtant pas quelques clients rougeauds qui déclarent :
- Hé ! Tavernier tu laisses entrer ce genre de volaille chez toi ?
- Viens voir par ici ma poulette ! Allez n’ai pas peur !
La réaction de Gabriel fut sans appel.
- Toi soit tu la ferme soit tu te casse ! Le premier qui la touche aura affaire à moi et verra sa note gonfler sérieusement !
Le tavernier est roi en sa taverne. Face à de telles menaces de la part d’un homme de cette carrure, ceux qui avaient trouvé quelque chose à dire préfèrent replonger leur nez dans leur verre et poursuivre leurs petites conversations. Et bientôt tout redevint exactement comme s’il ne s’était rien passé et Gabriel en profita pour observer plus en détails celle qui avait été sa protégée.
- Ne fais pas attention à eux. Tu vas bien ? Qu’est ce que tu as fait à tes ailes ? Tu as l’air sinistre ou sont toutes tes belles couleurs ?
Epona ne desserrait pas les dents, visiblement gênée, elle ne répondit rien. C’est alors que Gabriel remarqua le pansement rudimentaire qui bandait la taille de la jeune fille, sa couleur laissait deviner une plaie importante qu’on avait tenté de soigner sans grand succès.
- Tu es blessée ! Tu dois te reposer, prends la petite chambre au dessus en attendant. Je m’occuperais de toi dès que tout le monde sera parti. Demain je te rouvrirai le grenier. Allez monte, qu’est ce que tu attends ?
- Donne-moi une bouteille de cognac.
- Ecoute je ne sais pas si…
- Donne !
Le tavernier ne résista pas bien longtemps face au regard insistant et déterminé de la jeune femme. Sans la quitter des yeux, il tendit le bras et saisit une bouteille qu’il tendit à Epona. Elle la saisit fermement et en vérifia rapidement le contenu.
- Merci.
Sans en dire d’avantage, Epona rejoignit l’arrière boutique, monta le petit escalier de bois trop étroit pour ses ailes, et poussa la porte de la petite chambre de Gabriel dans laquelle elle s’enferma.
Après avoir jeté sur le lit la bouteille et le ceinturon qui accueillait ses deux pistolets, les traits froids de l’aérienne se détendirent pour laisser se dessiner une moue accompagnée de sanglots. A l’abri des regards, les nerfs d’Epona craquaient. Elle se laissa tomber sur une chaise en bois et pleura sans retenu. Qu’était elle devenue ? Comment pouvait-elle oser revenir ici après toutes ses années ? Elle avait échoué, lamentablement échoué ! La douleur de sa blessure au ventre n’était rien comparée à l’immense frustration de cette petite fille ailée qui avait voulu jouer les aventurières.
Tout en continuant à renifler, Epona s’empara de la bouteille, la déboucha et avala plusieurs gorgées de cognac. L’alcool lui brulait la gorge, elle faillit vomir mais se força à avaler. Puis, prise par une seconde vague de larmes. Elle plongea son visage contre l’oreiller du lit et voulu s’enrouler dans la couverture, même si ses ailes l’en empêchaient. Ces lits humains n’étaient pas confortables pour l’aérienne mais ça ne l’empêcha pas de s’allonger. Elle n’en pouvait plus, elle avait besoin de repos. Gabriel était trop bon et Epona se disait qu’elle ne méritait pas tant de bonté.
- C’est le genre du patron d’accueillir ce genre de racaille ?
- J’en sais rien. Ce serait pas…
- Peut-être… Non quand même pas…
- Z’êtes nouveaux ? Payez-moi un autre verre mes p’tits gars et je vous raconterai l’histoire de cette étrange jeune fille.
L’enfance de la jeune aérienne était loin d’avoir été un calvaire, même s’il fallait bien reconnaître que tout n’avait pas démarré sous les meilleurs auspices.
Il y vingt ans de cela, une famille de gens couverts de plumes avait décidé de s’installer dans la ville de Rémore. Allez savoir, les toitures de nos chaumières leur paraissaient sans doute plus confortables que leurs grottes. Le problème fut qu’ici les habitants, humains et agéliens, ne l’avaient pas entendu de cette oreille. A peine les nids avaient-ils été battit au sommet du clocher et sous les toits que les aériens furent sommés d’aller vivre ailleurs. Mais ces piafs sont têtus et leur caractère belliqueux n’arrangea pas les choses. Lorsque ceux-ci refusèrent de partir, le sang ne tarda pas à couler, et ce qui aurait put n’être qu’une simple affaire de voisinage dégénéra en violent règlement de compte. Les aériens qui s’en sortirent furent contraints de fuirent Rémore. Seulement dans leur fuite ils oublièrent, ou laissèrent derrière eux, comme vous voulez, un de leurs jeunes…
- Ca me revient, j’avais entendu parler de cette histoire…
- Hé bien ! Raconte toi-même si tu sais tout ! Non ? Alors laisse-moi continuer.
Un petit moineau, c’est comme ça que l’avait appelé Gabriel lorsqu’il venait de découvrir Epona. Cet homme veuf et sans enfants avait décidé alors d’élever cette attendrissante petite chose couverte d’un fin duvet aux yeux immenses et avec une paires d’ailes de poulet dans le dos. La petite fille oiseau avait grandi dans l’arrière boutique, le gérant de la taverne lui avait aménagé une chambre dans le grenier, juste sous le toit de chaume. La population, qui comme on le sait change d’opinion comme de veste, avait fini par accepter la petite Epona, toujours gaie et serviable, lorsqu’elle ne courait pas dans les champs avec ses jeunes amis. Elle connu ainsi des jours on ne peut plus heureux, découvrant la joie des premiers envols en sautant du toit sous le regard envieux de ses camarades. La petite aérienne ne chercha en outre jamais à revenir vers sa famille naturelle qui selon elle l’avait purement et simplement abandonnée…
- Et ensuite ?
- Et ensuite, garçon ? Mon verre et vide, et je ne parle que lorsqu’il est plein !
Un soir il y eut du grabuge à la taverne. Epona devait avoir à peine avoir quinze ans. Elle donnait souvent un coup de main au proprio de l’auberge. Les aériens ont la réputation – justifiée – d’être des oiseaux avec un caractère de cochon mais jusqu’ici notre amie s’était montré plutôt sage. Peut-être était-ce l’instinct qui s’était soudainement réveillé. Mais une chose est sûre, quand ces trois bouseux ont voulu dépouiller Gabriel des deniers qu’il avait amassé pendant la soirée, Epona est devenus comme folle. On raconte qu’elle s’est changé en véritable furie, ses serres ont mis en charpie les malheureux et elle a mis l’auberge sans dessus dessous. Après quoi on raconte qu’elle se serait enfuit. Pouf ! Plus de nouvelles, jusqu’à aujourd’hui.
- Hé ! Mais alors ce serait pas l’aérienne qu’on voit un peu partout sur les avis de recherche ?
- Bravo ! C’est seulement maintenant que tu comprends ? Ben ça te réussi pas l’hydromel !
Oui c’était bien elle, Epona, recherchée, récompense, cinq estéllins d’or. L’aérienne encore jeune avait fini par s’endormir, mal enroulée dans cette couverture trop petite. Le gérant de la taverne s’était permis d’abandonner un moment sa clientèle pour poser des yeux pleins de questions sur celle qui avait été jadis son « petit moineau ». Il avait jeté un regard peu approbateur aux deux pistolets qui se trouvaient maintenant au pied du lit. Même si ceux-ci étaient joliment ornés, Gabriel avait eu l’occasion de voir de quoi étaient capable ses nouveaux engins, et il n’en comprenait que mieux quel genre de vie qu’avait dû mener la petite Epona pendant cinq ans. Après avoir fait sortir les derniers poivrots du Taureau d’Argent, il resterait auprès d’elle toute la nuit et attendrait qu’elle se soit suffisamment reposée pour soigner sa blessure.
Elle avait peint ses plumes en noir, s’était coupé les cheveux et s’était mis à parcourir plaines et montagnes, les royaumes et les autres villes. Elle qui n’avait jamais mis les serres au delà des champs de Rémore avait déployé ses ailes à la recherche de nouveaux horizons, à la recherche de sensations que réclamait son instinct d’oiseau de proie. Poursuivant l’ivresse que lui avait provoquée cette bagarre à la taverne de Gabriel. Son Gabriel, pauvre Gabriel, elle lui avait ruiné son échoppe, elle devait à tout prix le dédommager. Mais pour ça il fallait de l’argent, beaucoup d’argent.
C’est ainsi qu’à force d’audace et de petits exploits peu glorieux elle avait fini par se faire remarquer par le chef d’une bande de brigands, Varon Sadralo plus connu sous le sobriquet de Nez-Cassé. _________________ La violence est rarement solution, mais peut s'avérer excellente distraction...
Pour Nurk-Barg Hank ! |
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