- Tu sais, ça me chagrine que tu ne me dise rien... je pensais que discuter un petit peu, ça t'aiderait à faire passer le temps. Mais non, au lieu de ça, tu restes assis là à pleurnicher. Je te le dis moi, c'est pas comme ça qu'on fera avancer notre petite affaire...
Descendant de la caisse en ferraille sur laquelle il avait adopté une position décontractée, Louis s'étira les épaules dans un long bâillement.
- Heureusement, je suis pas pressé, rassures-toi. Non, c'est pas mon genre. Tu vois, j'ai un crédo : dans la vie, l'important c'est de prendre son temps. Ça permet de rester serein tout en faisant bien les choses, sans les bâcler pour une ou deux mailles de plus. Si tout le monde faisait bien son travail, la terre s'en porterait sûrement bien mieux ! Mais voilà, y'a toujours les petits baroudeurs pour faire les malins qui préfèrent pas se plier au système et qui emmerdent les braves gens, les simplets fumistes qui veulent casser la croûte sans gagner leur pain et puis vous autres, les gars dans ton genre, qui on choisi de sortir du rang à leur manière, avec leurs caboches.
L'homme bavard aspira quelques gorgées d'eau qu'il conserva un instant dans sa bouche pour se rafraichir la gorge avant de les faire lentement glisser le long de son œsophage.
- C'est pas que je t'en veuille, parce que finalement, j'ai rien contre toi. Je crois même que je suis un garçon assez gentil après tout. Bien-sûr, y'en a plein là au dehors qui voudront t'affirmer le contraire : et il m'a coupé un truc par ci, et il m'a émasculé par là... Je vais te dire, tout ça c'est des gens qui ont aucun respect pour le travail des autres. C'est comme visiter Cassandre et se mettre à critiquer ouvertement toutes les peintures qu'on trouve pas à son goût. Que chacun ait son opinion, je veux bien, mais qu'on puisse penser que ses goûts soient universels, y'a toute une différence. Tu vois, je pense qu'on devrait jamais dire que quelque chose est moche, ou que ça vaut rien. On devrait juste avoir le droit de préciser qu'on aime pas trop, ou qu'on préfère autre chose. Là au moins, on respecterait les artistes, même ceux qui ont choisi une façon un peu différente de transmettre la fibre créative qui coulent dans leurs veines.
S'abaissant vers la pierre poussiéreuse et irrégulière qui recouvrait le sol, l'orateur ramassa un petit morceau de chair sanguinolent et l'observa un instant.
- Tu vois par exemple, moi je te trouve nettement plus attrayant sans oreille droite. Ça te rajoute un petit plus, un je ne sais quoi de dissymétrique qui me plait beaucoup. Bon, je te l'accorde, j'ai un petit faible pour l'irrégularité, je trouve ça tellement plus dynamique ! Regarde, ça fait plein de petites césures en haut de la joue. Si j'avais pas utilisé une lame dentelée, je n'aurais jamais pu obtenir un tel résultat. Après, c'est à l'esthète de choisir, c'est vrai, et encore une fois c'est selon les goûts de chacun. Une pince, un crochet, une jolie pointe bien polie ou pourquoi pas un petit fil d'acier, en fait ça dépends des humeurs. Moi même j'aime bien changer, histoire de varier un peu les rendus.
Hola ! On jacasse on jacasse et voilà que le temps file ! Je suis pas non plus payé pour discuter, quoique ça me plairait bien. Mais bon, je me plains pas, ce petit turbin me permet d'entamer régulièrement de nouvelles œuvres et les gars en noir là haut payent pas trop mal. Sont pas très bavards, mais comme on dit, vaux mieux ça qu'un gus qui veux jamais la fermer !
Ricanant légèrement à sa propre remarque, Louis attrapa calmement sur une table grossière près de là ce qui avait tout l'air d'être un petit sécateur à arbuste et une fiole d'un liquide incolore.
- D'ailleurs, en parlant de pas bavard, tu causes pas beaucoup toi non plus. J'ai pas vraiment envie de te forcer, je sais bien que y'en a des introvertis par nature, mais c'est juste que si t'ouvres un peu la bouche, pas grand chose, juste le temps d'échapper ce qui m'intéresse, j'aurais sûrement quelques piécettes en plus, pour le mérite. C'est que, j'ai une dame et des gosses à nourrir moi aussi.
S'asseyant en tailleur aux pieds de son interlocuteur, le sculpteur se mit à lui sectionner un par un les orteils, tout en prenant soin de rafraichir au fur et à mesure chaque moignon avec quelques gouttes de vinaigre blanc.
- J'ai un cousin dans les vignes, oh pas grand chose... quelques hectares pour sa consommation personnelle et la famille. Un petit passe-temps tranquille en fait, pour l'occuper maintenant que ses rejetons ont repris la ferme. C'est lui qui fait ce petit nectar là. A vrai dire, il pique un peu, mais mélangé à quelques doigts d'huile de rêche, c'est un vrai régal avec une bonne salade verte. Quand on va des fois grailler un bout chez lui et qu'il nous sort une mâche bien fraîche du jardin avec une petite sauce de saison, ça te fait virevolter les papilles un peu dans tout les sens ! C'est sûr, à tous les coups ça me donne des frissons aux orteils... hey ! Arrêtes de t'agiter comme ça, j'ai presque fini là, puis tu vas t'user la gorge et même les tympans si tu continues à brailler autant. Aller pleure pas va, je te rince un dernier petit coup.
Observant attentivement les dernières gouttes cristallines se mêler à la chaire vermeille, il reposa tranquillement ses outils sur leur table d'origine, se redressa en douceur et se dirigea vers le foyer qui éclairait la cave. Pliant le bassin avec un léger grognement afin d'atteindre le sol, il se saisit du pommeau d'une arme dont la lame rougeoyante disparaissait sous les braises.
- Elle est belle, hein ? C'est un vieil inquisiteur qui me l'a offert il y a quelques lunes, en reconnaissance pour avoir fait parler quelques bandits qui avaient enlevé sa fille. Y'en a un qui a pas résisté à mes gravure et il a fini par causer. Comme je disais, ça joue les malins mais ça assume rien... quelle déchéance ! Pour la peine j'ai quand même pris le temps de finir mon esquisse. J'aurais bien aimé que tu vois ça, un de mes plus beaux motifs ! De toute façon je crois que le vieux l'a saigné juste après, alors... Je dois encore avoir la peau de son torse quelque part par là si ça t'intéresse, je n'ai pas encore eu le temps de l'encadrer.
Approchant minutieusement la pointe de son ustensile de la poitrine encore jeune et bombée par la musculature de son prisonnier, Louis se mit à y creuser sillons et vallées, rigoles et crevasses carmines qui serpentaient, s'entrecroisaient et filaient sur l'épiderme en de gracieux arabesques.
- Brrr ! Y'a un léger courant d'air par ici, ça me fait trembler et j'ai le bout des pieds gelés, je les sens à peine. Bouge pas je vais remettre quelques bûches sur... hein ? Quoi ? Qu'est-ce que tu as dit... ?
~ HRP ~
Pardon... je m'ennuyais _________________ Posto ergo sum |
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