Il respira bruyamment en s’adossant contre le mur de la bâtisse. Un mur sale, infect, qui n’a pas vu une seule fois la lumière du jour depuis qu’il avait été construit. La folie architecturale de Rémore avait ses travers, et à seulement 5 mètres des avenues dallées et fleuries on pouvait se perdre entre les murs des blocs d’édifices à un étage construits à la va-vite par les candidats à l’Agora. Ses jambes ne le portait déjà plus et c’est avec une béatitude certaine qu’il se laissa glisser jusqu’au sol.
Sa main atterrit dans une flaque d’eau croupie (ou d’urine, allez savoir) dont l’odeur remontait par relents selon l’humeur du vent qui s’engouffrait dans le tunnel de murs. De la grande rue, on entendait des bruits de bottes qui couraient et des ordres criés, le tout se mêlant à la cacophonie des marchands dont la voix était le principal argument de vente maintenant que tous les prix et tous les produits se ressemblaient.
L’envie de fumer le prit soudainement, et il entreprit de sortit son paquet de tabac de la poche arrière de son pantalon. Une fois ceci fait, il resta un moment à se demander comment il allait faire pour rouler sa cigarette.
Il pensa à sa sœur. Sa petite sœur, celle avec les cheveux châtains. Elle lui avait fait un dessin pendant son cours de couture au lycée, échappant il-ne-savait-comment à la surveillance de sa professeure. Cela n’avait pas plu à leur mère (qui n’a pas attendu plus de 3 secondes pour le déchirer), mais lui avait trouvé ça plutôt bien fait. Il avait félicitée sa sœur tout en taisant ses inquiétudes sur le regard que pourrait poser l’Agence des Bonnes Mœurs sur un crayonné de deux femmes qui s’embrassaient.
Puis il pensa à son autre sœur, la grande avec ses boucles blondes. Elle l’avait bien caché aux parents, mais lui n’était pas dupe. N’avait-on pas toujours vanté (muselé ?) son esprit vif et observateur ?
Il avait bien tenté de lui faire la morale sur sa consommation excessive de drogue, que le seul bonheur que cela ne procurait jamais serait celui que les trafiquants prenaient à voir leur bourse grossir.
Elle lui avait rétorqué qu’elle ne faisait de mal à personne si ce n’était à elle, et qu’elle était libre de disposer de sa santé comme elle le voulait.
Il lui avait expliqué que l’arrivée de la drogue en Rémore n’était en rien le fruit du hasard : elle ne faisait que servir d’exutoire à la classe ouvrière.
Elle avait dit que s’il y avait un drogué parmi eux, c’était lui tant on lui avait labouré le cerveau d’idées stupides.
Il l’avait envoyée se faire foutre.
Elle avait répliqué quelque chose dont il ne se souvenait plus puis elle avait claqué la porte de la maison familiale.
Il ne l’avait plus jamais revue.
C’était sa dernière allumette et il faillit la lâcher quand il se rendit (enfin) compte qu’un rat mordait dans sa main gauche, celle qui était dans la flaque. Le rat avait des yeux jaunes ternes : ceux d’un organisme tellement accaparé par sa survie quotidienne qu’il n’avait développé aucune autre faculté.
Les citoyens de Rémore étaient des rats, pensa-t-il : il ne leur manquait qu’un reflet jaune au fond des yeux. La métaphore aurait plu aux autres Loups. Il tira doucement sur sa clope, un sourire sur les lèvres.
A quelques pâtés de maison, l’église de Midian du 7ème quartier commençait à sonner midi.
Le jeune homme dans sa ruelle s’étonnait que le rongeur ait pu se régaler d’une telle portion de sa main en si peu de temps. Peut-être était-il temps de la déplacer.
Sur la place, des enfants se servaient des DONG de l’Eglise comme compte à rebours pour une course. Au troisième, ce fut Jessie qui fit le meilleur départ.
Heureusement que le Loup de la République ne sentait plus du tout sa main, car il était bien incapable de l’écarter du gros rat, dont la voracité ne semblait pas avoir de limite. La nouvelle bouffée de cigarette lui brûla encore plus les poumons que les précédentes.
Le sixième coup de cloche était passé, se dit Roland. Plus que six à attendre avant de la prendre de nouveau. Il avait toujours trouvé idiote la superstition de sa femme : elle ne faisait pas l’amour alors que des cloches sonnaient.
Sa cigarette lui échappa des lèvres. Pas grave. Il n’arrivait plus à respirer de toute façon. Et il ne savait même plus si la flaque poisseuse prenait une teinte rouge à cause du sang de sa main ou de celui de son abdomen.
Martin avait trop bu au service d’hier soir, avec le prêtre. Les cloches lui martelaient le crâne comme des coups de massue. On en était à combien déjà ?
Un instant, il songea à l’horreur. Puis il se rappela les rats. Ce n’était que quelques rats. Rien de plus.
Anastria dansait en remuant ses voiles alors que le petit Jessie la dépassait en courant. Une bohémienne comme elle, acceptée pour son talent dans une République. Le ciel était beau, comme le monde, et comme ce dixième son de cloche. Anastria sourit.
« La République de Midian est morte ! Longue vie à la République du Peuple ! » Les vieux refrains des Loups lui revenait en tête. L’Agora… tous des pourris… Les hommes sont exploités… Pouvoir… Corruption… Révolution…
Le prêtre allait pouvoir reprendre son discours. Un large sourire illuminait ses lèvres. Depuis l’avènement de la République, le niveau de santé et d’éducation s’était considérablement amélioré et il pouvait se concentrer à élever les consciences au lieu de servir de médecin du dimanche. Bientôt le dernier coup.
Ca y est, enfin. Il allait réaliser son rêve. Avec cet acte, il devenait un héros. En train de crever dans sa ruelle merdique, il savourait toute la flamme de vie qui brûlait dans son dernier battement de cœur.
BOUM ! |
|